mercredi 17 mai 2017

Ministre désarmée

Le ministère de la Défense, ou désormais des Armées, est un ministère particulier sous la Ve République. Le chef des armées est le Président de la République et c’est lui qui décide des engagements militaires, conseillé par son chef d’état-major particulier et le chef d’état-major des armées, le chef de soldats. De fait, le ministre se retrouve normalement cantonné à la gestion organique du ministère. Cela reste un poste prestigieux car régalien mais il offre peu d’occasions de briller lorsqu’on a des ambitions. De grands serviteurs de l’Etat comme Pierre Messmer et Michel Debré l’ont occupé de 1958 à 1969, à une époque de profonde transformation de la fin de la guerre d’Algérie à la mise en place du nouveau modèle de forces. Et puis on a commencé à « euphémiser » les choses, le ministère des armées est devenu de la « défense » en 1974 un peu avant que l’Ecole de guerre ne devienne un Collège de défense. Le poste a surtout été proposé soit à des techniciens, comme André Giraud en 1986 remarquable dans ce rôle, soit à des fidèles discrets que l’on veut récompenser.  

Cet équilibre peut cependant être rompu. Par le Président lui-même qui peut déléguer une partie de ses pouvoirs au ministre, comme cela a été le cas avec Jean-Yves le Drian, à la manœuvre dans les opérations, en contraste flagrant avec les ministres précédents invisibles pendant les guerres. Il peut tenter d’être rompu aussi par le ministre lorsque celui-ci (ou celle-ci notamment) se sent à l’étroit et dans l’impossibilité de montrer son excellence aux futurs électeurs. Exister semble alors ne pouvoir se faire qu’au détriment des militaires et notamment du chef d’état-major des armées dont on va s’efforcer de réduire le périmètre. Il y a quelques années on a même vu certains ministres (et les cabinets) ne pas hésiter à alimenter la presse d’informations destinées à montrer que la guerre était vraiment une chose trop sérieuse pour être confiée aux militaires plutôt qu’à eux.

La difficulté n’est pas seulement interne au ministère. Il faut lutter, c’est traditionnel, contre Bercy pour qui le « Mindef » est un « poulet rôti ». Il faut lutter aussi, lorsqu’on a la direction des opérations, avec le ministre des affaires étrangères. Une opération extérieure est à la fois une opération militaire et un acte de politique étrangère. Il est donc commun d’avoir à rivaliser avec le MAE lorsqu’il faut partager les lauriers, comme au Mali en 2013, et de se retrouver beaucoup plus seul lorsque les choses sont plus délicates, comme en République centrafricaine. Depuis peu, l’opération Sentinelle, excellent moyen d’être visible sans risque d’échec puisqu’il n’y a pas de risque de succès non plus, est l’occasion d’une autre lutte de périmètre, contre le ministre de l’Intérieur cette fois.

Il faut donc souhaiter bonne chance et bon courage à la nouvelle Ministre des Armées, que rien ne préparait à ce poste, et qui se retrouve dans le même gouvernement que son prédécesseur, placé à la tête des Affaires étrangères après avoir géré les opérations extérieures pendant cinq ans. Le retour à l’ancienne appellation participe de la « déseuphémisation », comme simplement le retour il y a quelques années de la guerre sur le fronton de l'Ecole militaire et surtout dans le discours politique. Avec quelques autres actes symboliques du Président le 14 mai, il pourrait indiquer une posture plus assumée de chef des armées. Il peut aussi, et ce n'est pas incompatible, signifier le retour à ce qu'on appelait ironiquement de « ministère désarmé » et le retour au cantonnement à la gestion organique. Ce n’est pas forcément inutile, les opérations et les exportations c’est bien mais la résolution de la désorganisation des armées depuis dix ans, sans même parler de la crise de financement vieille de vingt-cinq ans, fait aussi partie de la fiche de tâche. Le chantier est suffisamment vaste pour faire œuvre utile et méritoire. 

lundi 15 mai 2017

La bataille de l'explication

Maintenant que nous avons changé de Président et de gouvernement, il serait peut-être temps, quand l’exécutif aura quelques minutes, d’expliquer enfin un peu plus clairement la guerre que nous menons. Car, et l’attaque du 20 avril dernier sur les Champs Élysées l’a rappelé, nous sommes toujours en guerre contre des organisations djihadistes.

En fait nous célébrerons bientôt les vingt-cinq ans de cette guerre et je ne suis pas sûr que beaucoup de citoyens français soient capables d’expliquer, malgré cinq campagnes présidentielles, qui est l’ennemi et quelle est la stratégie que nous suivons pour le vaincre. Il est vrai que lorsque certains candidats parlent systématiquement d’al-Nostra (fusion improbable de Cosa Nostra et de l’ex-al Nosrah), on peut avoir quelques doutes sur leur capacité à expliquer (sans même parler de vaincre). 

Un jour viendra, je l’espère, où un Président de la République ou un Premier ministre (celui qui est chargé de la mise en œuvre de la politique de défense) cesse de prendre les citoyens pour des grands enfants et explique clairement aux Français qui est l’ennemi (ou qui sont les ennemis) sans employer le mot « terroristes » (même si le mot « terrorisme » peut être utilisé pour décrire certaines de leurs méthodes). J’avoue que j’aimerais beaucoup qu’un responsable de la nation ne se contente pas de citer une « liste de mesures » prises à la suite de chaque événement mais explique vraiment la guerre et réponde à des questions du genre : qu’est-ce que le djihadisme ? Quels sont ses liens avec le salafisme ? Faut-il combattre tous les groupes djihadistes de la Terre ou sinon lesquels, précisément nommés, et pourquoi ? Quelles sont nos options stratégiques ? Comment comptons-nous vaincre ces groupes désignés ? Que se passe-t-il si cette stratégie ne fonctionne pas ? Quel est le bilan de ce que nous avons fait depuis le début de la guerre ? etc.

On pourra me rétorquer qu’il y a une littérature et qu’il y a les médias pour cela. Celui qui veut comprendre peut comprendre, il suffit qu’il en fasse l’effort et qu’il y consacre du temps et un peu d’argent. Cela n’est pas visiblement complètement vrai quand on constate ce qui se déverse sur les réseaux sociaux, en admettant que cela soit un minimum représentatif. Il serait intéressant de sonder les Français sur ce qu’ils savent de la guerre, sur la vision qu’ils ont de l’ennemi et de notre stratégie. On me sonderait moi en tout cas que j’aurais du mal à expliquer certaines choses, notamment le dernier point.

L’ex (et probablement futur) ministre de la défense a bien signé un « Qui est l’ennemi ? ». L’exercice était louable mais il aurait été préférable d’avoir autre chose qu’une compilation de discours cherchant surtout la justification de mesures prises par le ministère (et essayant de démontrer sa compatibilité avec d’autres courants politiques). A sa lecture on a peu appris sur l’ennemi et on reste toujours dubitatif sur la stratégie de la France et son bilan.

Une guerre majeure ne peut se gagner sans impliquer la population, au moins obtenir son soutien. Entre la fragmentation médiatique et les nombreux livres savants (ou parfois crétins car visiblement faits pour l’argent), il y a une voie pour décrire simplement les choses. Un point de situation par le Président à la télévision, sur une heure, seul (pas en mode « face aux Français ») avec tous les aides pédagogiques possibles, relayée par le Net, pourrait être appuyé par des publications gratuites, papiers ou non, décrivant l’ennemi et la guerre autrement que par des slogans, des tweets ou du storytelling. Ce petit fascicule gratuit lisible en deux heures maximum, à la manière du Que sais je ? sur le djihadisme (très utile même avec quelques défauts), aurait une vocation pédagogique et pourrait même s’appuyer sur des sources, exposer des arguments contraires, et même, horreur !, des doutes ou des interrogations. 

Il ne faut pas simplement faire des choses et montrer qu’on les fait, il faut aussi les expliquer, d’autant que le combat est aussi dans le champ des idées et qu’il se déroule au sein de notre propre population. Un livre bien fait est une munition intelligente. Distribuée à des dizaines de milliers d’exemplaires, il peut gagner une bataille. Rappelons qu’actuellement, quand nous cumulons les opérations Barkhane, Chammal et Sentinelle nous dépensons un million d’euros pour neutraliser un seul ennemi. L’effort de combat, qui se caractérise par un faible engagement direct contre l’ennemi, est peu rentable mais il l’est sans doute beaucoup plus que l’effort qui est actuellement mené pour empêcher que ces ennemis existent.

Il n’est pas interdit non plus après l’explication d’en accepter la critique, celle de l’intelligence bien sûr pas de la petite phrase, celle qui démontre (avec cette innovation majeure qui s’appelle l’argument) que la voie choisie n’est éventuellement pas bonne et qui propose mieux. Les démocraties sont normalement transparentes, cela peut être considéré comme une faiblesse dans la mesure où l’adversaire « voit le jeu » mais c’est en réalité une grande force, à condition de faire appel à l’intelligence. 

lundi 8 mai 2017

Le soldat du futur

Intervention aux Mardis de l'innovation 
sur le thème du "soldat du futur". 
Pour tout renseignement voir ici.
Les lecteurs réguliers de ce blog en retrouveront plusieurs passages.

Dans le numéro de novembre 1956 de la revue militaire américaine Army, le lieutenant-colonel Robert Rigg faisait une description de ce que serait selon lui le soldat américain du futur. Dans son esprit, le futur c’était l’année 1970, à peine 14 ans plus tard, ce qui dénote déjà l’idée d’une évolution très rapide des choses, et le soldat était associé au fantassin. Vous noterez que c’est également l’idée implicite exprimé par l’affiche qui annonçait cette séance : quand on parle du soldat du futur, on ne pense visiblement pas au pilote de chasse, au tankiste ou au sapeur du futur qui sont pourtant aussi des soldats mais à celui qui combat au plus près, les yeux dans les yeux (ce qui arrive très rarement en fait) et qui mériterait donc, depuis les duellistes de l’Illiade, en priorité ce titre. Admettons donc cette limitation du propos, qui m’arrange parce que finalement c’est ce que je connais le mieux.

Le lieutenant-colonel Rigg, revenons à lui, décrit dans son article un homme bardé d’une armure et d’un casque fait d’un mélange d’acier et de plastique. Ce soldat dispose d’un masque à gaz, il est protégé des flashs des explosions atomiques par des lunettes noires qui se mettent en place avec un bouton sur son casque intégral et ne craint pas les pluies radioactives grâce un imperméable en plastique transparent. Il peut creuser des trous pour se protéger avec un « petit bazooka ». Il est capable de communiquer avec ses voisins avec une radio intégrée à son casque et peut voir la nuit grâce à des lunettes à infrarouge. Détail intéressant, l’auteur ajoute que grâce à cette vision nocturne « ce sera le coup de grâce pour la guérilla communiste dans la jungle » comme s’il s’agissait seulement d’un problème de camouflage. Son armement est étrangement peu décrit mais ressemble à un fusil d’assaut à longue portée. Il se nourrit de pilules et comprimés mais fume toujours, une petite poche est même prévue dans la tenue pour y mettre un paquet de cigarettes. Ce combattant du futur est projeté à grande distance grâce à des plateformes géantes à propulsion atomique, hélicoptères ou avions géants qui servent aussi de bases aériennes d’où décolleraient des engins divers, transport de troupes, engins de surveillance ou d’appui pour mener des opérations qui ressemblent encore beaucoup aux opérations aéroportées de la Seconde Guerre mondiale.

Cette image du combattant futur, très partagée à l’époque et dont on retrouve des échos dans la science-fiction (Starship troopers de Heinlein qui date de 1959) puis dans les films et feuilletons d’espionnage des années 1960, est éclairante. Evidemment, rétrospectivement on en mesure toutes les naïvetés. En réalité, le fantassin américain de 1970 n’a finalement guère été différent de celui de 1956 hormis qu’il était doté depuis peu d’un fusil d’assaut, le M-16, et éventuellement des premiers gilets de protection. Il faut attendre en réalité les années récentes, quarante ans après l’article, pour voir apparaître l’esquisse de ce « super-fantassin » « augmenté » par Félin ou autre système, mais on est encore bien loin du fantassin volant.

Comment expliquer ces erreurs grossières de la part de très certainement un bon officier ? Les erreurs de prévision sont en réalité extrêmement communes et pas seulement dans le domaine militaire. Dans les missions militaires on décrit toujours ce qui relève de la zone de responsabilité, celle où on agit, et la zone d’intérêt, celle où normalement on ne met pas les pieds mais qu’il est indispensable de surveiller car ce qui s’y passe a une influence sur ce que l’on fait. Un biais commun est de se concentrer sur cette zone de responsabilité que l’on connaît bien tout en ignorant son environnement. Depuis la rédaction d’un livre jusqu’à la réalisation d’une loi de programmation militaire, on peut donc prévoir les choses en considérant au mieux l’aléa des inconnues connues (le résultat d’un lancer de dés) jusqu’à ce que survienne l’inconnue inconnue (celle que l’on ne pouvait anticiper) venue de l’extérieur, qui finit sur la durée par forcément survenir et qui vient tout perturber.

Maintenant, ce n’est pas parce qu’on connait bien sa zone de responsabilité que l’on n’est pas non plus victime de biais, comme par exemple les effets de mode. Rigg voit de l’énergie atomique partout. Un moteur atomique a été mis en service en 1953 dans un sous-marin et on ne voit pas à l’époque ce qui pourrait empêcher d’en mettre dans tout engin volumineux ; la fusée de Tintin dans Objectif Lune est mue, en 1950, par un moteur atomique. La mode est aussi aux armes atomiques dites tactiques. A partir du milieu des années 1950, l’US Army se dote de tout un arsenal de milliers de missiles, obus et même roquettes (les Davy Crockett d’une portée de 4 km) atomiques et se prépare à combattre en ambiance nucléaire. Il faut quelques années pour comprendre que ce n’est pas forcément une bonne idée, et qu’il serait à la fois incroyablement meurtrier et compliqué de combattre dans un théâtre d’opérations où pleuvrait des munitions atomiques. Dès la fin des années 1950, les Américains font des exercices à grande échelle qui démontrent cette folie mais on persiste quand même, un peu par l'inertie des grands programmes industriels, au prix de plusieurs milliards de dollars. 

Gardons cela en tête, ce n’est pas parce que c’est dans l’air du temps, que cela a l’air séduisant, que cela va être efficace. La grande majorité des inventions ne deviennent pas des innovations, et on peut s’enticher pour des choses qui au bout du compte s’avèrent peu utiles voire contre-productives par leurs effets secondaires ou, plus subtilement, par ce qu’on a sacrifié en allant dans cette voie. Dans les années 1960, les Soviétiques ont développé le premier engin transporteur de troupes capables de franchir les rivières en flottant. Dans la foulée, l’armée de terre française et d’autres se sont dotées de leurs propres modèles amphibies avant de s’apercevoir qu’on ne pouvait franchir, au mieux, qu’à partir de 15 à 20 % des rives et qu’on avait considérablement réduit le blindage des engins pour finalement une fonction peu utile.

D’une manière générale, les anticipations, qu’elles proviennent des organes institutionnels ou des écrivains, ont beaucoup de mal à estimer la « vitesse des choses ». Très empiriquement on peut constater qu’environ 80 % des phénomènes se déroulent plus lentement que prévu et que 20% vont en revanche vite et qu’une poignée seulement va très vite. Le début du XXIe siècle que nous vivons ressemble peu à ce qui était imaginé au siècle précédent. En fait, il ressemble encore beaucoup à celui-ci. On ne se nourrit pas de pilules et on n’utilise pas de voitures volantes (ou des skateboards volants comme dans Retour vers le futur), on dispose quasiment tous en revanche d’un smartphone et/ou d’un ordinateur portable reliés à Internet, ce que personne n’avait vu venir, ou presque. Il y a toujours statistiquement des gens qui voient juste mais comme on ne sait jamais qui c’est sur le moment, c’est peu utile. Les choses évoluent d’autant plus lentement dans une armée que l’on n’y dispose que de ressources finies (je serai curieux au passage de connaître le coût des hélicoptères et des bases volantes atomiques décrit par Rigg). Il faut arbitrer entre l’investissement et le maintien en état de l’ancien. Il est rare aussi que l’on puisse investir dans tous les possibles, avec ce problème particulier que les délais de conception et d’acquisition puis ceux de possession sont très importants. Un matériel moderne important se conçoit en vingt ans et s’utilise pendant quarante. Les choix engagent donc très lourdement l’avenir.

Dans l’infanterie française, on a fait le choix dans les années 1970 de privilégier la capacité de lutte antichars plutôt que la capacité de lutte contre les autres fantassins. On s’est donc doté de la fin des années 1970 au début des années 1990 d’une panoplie de missiles et de lance-roquettes très performants, à ce détail près que les cibles prévues pour ces munitions ont disparu en 1991 avec la fin de l’URSS, ce fameux environnement qui a tendance à changer plus vite que les programmes. Il a fallu malgré tout faire avec cet arsenal et on fait toujours largement avec. 

De la même façon, l’infanterie française reste encore largement équipée de véhicules, d’hélicoptères, de fusils, de canons des années 1970, parfois même avant. Le véhicule de l’avant blindé, le transport de troupes à tout faire de l’armée française, est contemporain de la Renault 16. Le renouvellement s’effectue à partir d’équipements conçus dans les années 1980 dont on a, réduction budgétaire oblige, étalé le développement et l’acquisition jusqu’à aujourd’hui. Nous nous équipons donc encore de matériels prévus pour lutter en Allemagne contre le Pacte de Varsovie, comme s’ils venaient d’une machine à remonter le temps. L’armée de terre française, comme la plupart des autres, c’est encore de l’ancien, un peu d’années 1980 et une pincée de XXIe siècle. Cette part la plus moderne tend bien sûr à augmenter avec de nouveaux programmes, comme le nouveau fusil d’assaut et les véhicules tactiques du programme Scorpion, tous numérisés, mais on peut d’ores et déjà décrire à quoi ressemblera l’infanterie française en 2050…si rien d’important dans l’environnement des armées. Or, il se passe toujours des choses dans cet environnement.

Quand on fait le bilan de l’emploi des forces armées françaises depuis 1815, on s’aperçoit que celles-ci changent de mission principale tous les dix-quinze ans, entre guerre interétatiques, guerres contre des groupes irréguliers, sécurisation intérieure et sécurisation extérieure (interposition, stabilisation). Quand j’ai commencé ma carrière comme sous-officier, je me préparais tous les jours à un affrontement apocalyptique contre les divisions blindées-mécanisées du Pacte de Varsovie, puis cet ennemi a disparu, et ce sont finalement, de manière totalement imprévue, des divisions irakiennes que nous avons affronté, avant de passer à la période du « soldat de la paix » puis de celle de la contre-insurrection contre des organisations islamistes. A chaque fois, le contexte changeait, l'acceptation du risque également depuis le sacrifice de masse en Allemagne jusqu’au zéro mort. Et il fallait faire cela avec le même outil militaire. Cela avait deux conséquences.

La première est que cette succession de défis, souvent inattendus, à impliqué aussi des adaptations qui ressemblaient souvent à des improvisations. En quatre ans, de 1914 à 1918, la physionomie du combattant s’est radicalement transformée. Une section d’infanterie française de 1918 aurait été capable d’écraser n’importe quelle section d’infanterie de 1914. On n’a pas connu depuis d’évolution d’une telle ampleur, résultat de la combinaison d’une très forte incitation à innover mais aussi d’un grand potentiel inexploité, de voies non explorées. La quasi-totalité des nouveaux équipements mis en place pendant la Grande guerre dans l’infanterie (fusil-mitrailleur, grenades à main ou à fusil, casque d’acier, masque à gaz, fusils à lunettes, lance-flammes, mortiers, etc.) existaient déjà à l’état de prototypes avant-guerre ou pouvaient être fabriqués très vite. Mais il ne s’agit là que d’une partie des potentialités. 

La plupart des innovations sont en réalité des changements de structure, de méthode ou de manière de voir les choses. L’innovation majeure de la Grande guerre en termes de combat d’infanterie a sans doute été le groupe de combat, c’est-à-dire une cellule tactique d’une dizaine d’hommes confiée à un jeune sous-officier à partir de 1917. Cette innovation impliquait simplement d’accepter que des sergents soient capables de prendre seuls des décisions tactiques. On introduisait ainsi une souplesse tactique qui n’existait pas avec les tirailleurs individuels dispersés ou inversement les lourdes sections à 40 hommes évoluant d’un bloc, on résolvait ainsi un problème vieux de soixante ans avec l’apparition en nombre des fusils à âmes rayées qui avaient multiplié d’un coup par quatre la zone mortelle entre les combattants ennemis. 

L’infanterie française a connu d’autres bouffées d’innovations improvisées. Personne au milieu des années 1930 n’aurait imaginé l’infanterie de la guerre d’Algérie vingt ans plus tard, débarquant d’hélicoptères en tenues camouflées et avec un armement léger complètement renouvelé. Au début des 1990, nouvelle adaptation au contexte changeant, on a improvisé une infanterie mieux protégée avec quelques armements et équipements nouveaux. J’ai connu cette transformation en quelques jours seulement avant d’être engagé à Sarajevo en 1993. L’engagement dans les provinces afghanes de Kapisa-Surobi en 2008 a été aussi à l’origine d’une nouvelle adaptation dans l’urgence. A chaque fois, rappelons-le, ces adaptations ne sont pas seulement techniques, les sections ne sont plus organisées de la même façon et surtout les méthodes évoluent considérablement.

On peut connaître aussi des désadaptations et des dégradations. Les sections et groupes d’infanterie de 1918 étaient des structures complexes à commander. Après la guerre, avec la disparition des vétérans et la réduction du service militaire, les sergents, chefs d’orchestre du système, ont eu de plus en plus de mal à conserver le niveau de compétence nécessaire. Malgré quelques évolutions techniques, l’infanterie française du début des années 1930 est moins performante que celle de 1918. Le soldat américain de 1970 n’est pas le parachutiste high tech combattant en ambiance nucléaire, c’est globalement un soldat démoralisé réfugié dans une base au Vietnam qui se drogue et répugne à combattre. La plupart des bataillons de l’infanterie américaine de 1970 étaient moins efficaces qu’en 1956.

L’environnement militaire comprend aussi un paramètre particulier qui s’appelle l’ennemi. Cet ennemi cherche d’abord à vous tuer, ce qui a tendance à forcément induire une forte dose de stress dans les actions de combat, actions qui s’obstinent du coup à être toujours différentes des laboratoires ou des champs de tir. Vue du fantassin, le combat c’est d’abord un management de la peur.

Cette peur inévitable transforme les individus. L’homme au combat n’est plus tout à fait le même que sur un champ de tir ou dans un salon de démonstration. C’est un homme naturellement augmenté par les réactions organiques du corps qui, sur l’alerte de l’amygdale, va mobiliser des ressources organiques par une série d’ordres bioélectriques et des sécrétions chimiques comme celle de l’adrénaline. En quelques instants, on devient plus fort et plus résistant à la douleur. L’augmentation du rythme cardiaque permet des efforts physiques intenses. Oui mais voilà, le cerveau aussi s’en mêle et l’appréciation qui est faite par le néo-cortex de la capacité à assurer la survie peut permettre de contrôler cet emballement ou au contraire l’amplifier. Dans ce cas-là le processus mobilisation peut devenir contre-productif et l’homme augmenté devenir un homme diminué. Au-delà d’un premier seuil, l’habileté manuelle se dégrade et l’accomplissement de gestes jusque-là considérés comme simples peut devenir compliqué. Au stade suivant, ce sont les sensations qui se déforment puis les fonctions cognitives qui sont atteintes et il devient de plus en plus difficile, puis impossible, de prendre une décision cohérente. Au mieux, on obéira aux ordres ou on imitera son voisin, à condition d’en avoir. Au stade ultime du stress, le comportement de l’individu n’a plus de lien avec la survie. Même doté des équipements les plus sophistiqués, il peut rester ainsi totalement prostré et souvent incontinent face à quelqu’un qui va le tuer.

C’est ainsi qu’entre un champ de tir et un combat réel, on assiste à des décalages énormes de performances, même avec des équipements qui tiennent leurs promesses. Dans un contexte de combat, les facteurs psychologiques, la formation (qui permet notamment de déceler plus vite le danger et surtout d’en faire une appréciation plus juste) sont bien plus importants que les aspects matériels avec qui ils sont cependant en interaction. Les armes puissantes, les mitrailleuses par exemple, ont tendance à plus rassurer que les armes légères par exemple. La combinaison soldat-mitrailleuse sera donc sans doute un peu plus efficace que prévue à partir simplement à partir des résultats des champs de tir. Il n’en sera pas de même avec les armes complexes d’emploi. Sur un champ de tir, le fusil antichar de 13 mm conçu par les Allemands en 1918 était très efficace. Dans la réalité, seulement deux chars légers français ont été détruits par cette arme très délicate et dangereuse à utiliser, surtout à cent mètres face à des engins ennemis. Car l’ennemi s’obstine aussi à trouver des parades à toutes les innovations. Au début de la guerre du Kippour en octobre 1973, les équipes antichars égyptiennes utilisant le système soviétique AT-3 Sagger obtenaient 50 % de coups au but sur les chars israéliens, performance remarquable au regard de la difficulté à guider les missiles sur plusieurs kilomètres. On annonçait déjà « la mort du char » et le triomphe de l’infanterie à missiles. Quelques jours plus tard, ce pourcentage tombait pratiquement à zéro, le guidage devenant impossible sous le déluge de feu d’artillerie ou de mitrailleuses lourdes qui accompagnait désormais systématiquement les chars israéliens.

Car on n’évolue pas pour le plaisir d’évoluer mais pour vaincre un ennemi. Pour combattre, il faut accepter de se rencontrer, ce qui suppose un minimum de ressemblance. En 1956, au moment des prédictions du lieutenant-colonel Rigg, l’armée française est engagée en Algérie où elle s’apercevait qu’elle était trop moderne pour combattre l’ennemi qui lui faisait face. Après plusieurs échecs, elle procéda donc à une large rétro-évolution : les pilotes abandonnèrent les jets les plus sophistiqués pour prendre le manche d’avions à pistons de la Seconde Guerre mondiale, plus lents et donc permettant de mieux voir ou tirer des cibles terrestres fugitives ; l’infanterie abandonna ses véhicules pour réapprendre à marcher et à traquer l’ennemi sur son terrain ; certaines unités de cavalerie retrouvèrent le cheval. Les moyens modernes, comme un nouvel armement individuel ou les hélicoptères, ne furent utilisés que lorsqu’ils s’avèraient adaptés au contexte.

L’augmentation de puissance est une chose relative. La recherche du toujours plus loin dans le même sens est fatalement une impasse, comme lorsque les armées des diadoques allongeaient sans cesse les sarisses de leurs phalanges jusqu’à la paralysie. Le coût de l’électronique individuelle et surtout de la protection a fait monter le prix de l’équipement du fantassin américain de moins de mille euros pendant la guerre du Vietnam à quinze mille aujourd’hui. Le système Félin français, lui, coûte maintenant soixante-neuf mille euros pièce. On tend ainsi à rejoindre pour les fantassins les principes de la loi d’Augustine, du nom de l’ancien directeur de Lockheed Martin qui estimait qu’au rythme d’évolution des coûts des avions de combat, le budget américain de la défense de 2054 servirait tout entier à payer un seul appareil.

Le soldat augmenté est donc mécaniquement un soldat rare. Pour le prix d’un seul d’entre eux, l’ennemi local peut payer plusieurs dizaines de miliciens dont la mort éventuelle aura par ailleurs moins d’effet stratégique que celle du soldat occidental. Une section d’infanterie française a été détruite en 2008 dans la vallée afghane d’Uzbeen par des rebelles sans gilets pare-balles et équipés d’armes des années 1960, mais plus nombreux. Même si sept d’entre eux sont tombés pour un Français, le combat a été considéré par tous comme une défaite française. La supériorité supposée rend en effet plus insupportable l’échec, même relatif. L’emploi de soldats équipés du système Félin aurait-il permis d’éviter ce sentiment ? Rien n’est moins sûr. Au lieu d’un « homme toujours plus », d’un chevalier à armures à plates, il serait peut-être plus utile d’avoir deux hommes. Ils tireront plus ou pourront se relayer pour maintenir la vigilance sans usage de drogues. Une section un peu plus nombreuse à Uzbeen et avec un peu plus de munitions aurait sans doute été plus efficace que la même équipée de Félin.

En réalité, loin de ces projets futuristes encore très aléatoires, l’élément le plus novateur des dernières années réside plutôt dans l’élargissement de la capacité à produire des soldats. Dans le cycle de science-fiction des Princes d’ambre, Roger Zelazny décrit l’affrontement entre des êtres surhumains dotés de la capacité à se déplacer n’importe où et d’autres qui ont la possibilité inverse, faire venir à eux ce qu’ils veulent. Les opérations en cours ressemblent d’une certaine façon à cet affrontement entre des soldats professionnels, nomades internationaux de plus en plus rares et sophistiqués, et des combattants locaux amateurs qui bénéficient des flux de la mondialisation pour faire venir à eux des objets et des connaissances. Comme l’explique Chris Anderson dans La Longue Traîne, on remarque les efforts de plus en plus importants des institutionnels pour rester au sommet de la puissance, mais on néglige les nombreux petits groupes armés dont l’apparition a été permise par les nouvelles technologies (ou leur association avec des anciennes) et l’ouverture des frontières de toutes sortes. C’est ainsi que certains ont pu se multiplier et, associés à une acceptation plus forte du sacrifice, être capables de tenir tête aux armées les plus modernes. Depuis le début des années 2000, les armées occidentales et israélienne ont été incapables de détruire une seule de ces nouvelles organisations armées dans le grand Moyen-Orient.

Comme l’ont montré les attentats de janvier 2015, il est aussi possible de former des groupes encore plus petits au sein même des sociétés occidentales. Un amateur peut s’entraîner physiquement aussi durement qu’un soldat, acquérir via Internet les mêmes connaissances techniques que lui et même se préparer psychologiquement très sérieusement. Avec des gilets pare-balles en vente libre et des smartphones, un groupe d’amateurs sera mieux protégé et se coordonnera bien mieux qu’un groupe de soldats des années 1980. L’acquisition de l’armement et des munitions est plus problématique, quoique facilitée par les flux issus de l’ouverture des arsenaux après la guerre froide. Sinon, avec des imprimantes 3D, il est déjà possible de fabriquer des armes rudimentaires chez soi. Le tout peut être financé par un simple crédit à la consommation. Ainsi, en novembre 2013, avec Abdelhakim Dekhar, et surtout en janvier 2015, quelques hommes, apparemment venus de nulle part, ont pu défier des agents de police et il a été nécessaire de faire appel à des unités d’intervention d’élite pour en venir à bout. Plus
que les soldats augmentés, rares et chers, c’est l’augmentation du nombre de « soldats amateurs » qu’il faut sans doute anticiper et craindre.

En conclusion, au risque d’être décevant, je ne sais pas à quoi ressemblera le « soldat du futur ». Il y aura certainement des percées technologiques, pour l’instant en termes d’électronique, au sens large. Peut-être aussi dans les matériaux de protection ou les armes. Peut-être que l’on parviendra enfin à briser ce plafond qui rend pour l’instant les sections d’infanterie d’aujourd’hui à peine plus efficace que celles de la fin de la Seconde Guerre mondiale. Ce dont je suis sûr c’est qu’il y aura beaucoup de « soldats du futur », pas forcément très différents physiquement de ce que l’on voit aujourd’hui avec encore certainement pendant longtemps plus d’hommes en jeans armés d’une variante de kalashnikov que de robocops. Ce qu’il y aura dans les têtes, la capacité à prendre des risques, la compétence, la détermination, le nombre aussi tout cela sans doute encore et toujours plus important que les équipements qu’ils portent, et tout cela est bien plus changeant.

vendredi 21 avril 2017

Plus forts

De septembre 1940 à mai 1941, l’Allemagne nazie a organisé contre le Royaume-Uni la première campagne systématique et à grande échelle de terrorisation de la population par les bombardements (le « Blitz »). Le pire cauchemar imaginé par le gouvernement et l’état-major impérial se réalisait. Avec, au total, plus de 43 000 morts et 90 000 blessés graves, dont la moitié à Londres, un million d’habitations détruites, les souffrances et les dégâts furent immenses. Pour autant, à la surprise générale, la réaction de la population ne fut pas du tout celle qui était anticipée. Il n’y eu pas d’effondrement. Les hôpitaux psychiatriques qui avaient aménagés en périphérie des grandes villes restèrent largement vides, l’absentéisme dans les usines n’augmenta pas (au contraire la productivité augmenta) et il n’y eut aucune révolte contre le gouvernement. Ce pays, où en 1933 les membres de la prestigieuse Oxford Union votaient qu’en « aucun cas cette Maison [l’université d’Oxford] ne se battrait pour le Roi et la Patrie », était en fait devenu le plus dur et le plus mobilisé d’Europe, bien plus que la dictature nazie.

Cette résistance inattendue à une campagne massive de terreur a été étudiée, sur le moment même, par le Canadien John Mc Curdy qui a montré que cette expérience traumatisante avait en réalité des effets contradictoires. Elle détruisait des vies, en ravageait beaucoup d’autres parmi ceux qui avaient été touchés par la mort d’un proche ou par le spectacle de l’horreur. Mais elle avait aussi tendance à renforcer les autres, ceux qu’il appelait les « épargnés », qui développaient plutôt un sentiment d’invulnérabilité au fur et à mesure que la mort les évitait. L’étude de Mc Curdy est pleine de témoignages de peurs, d’abattements mais encore plus de solidarités, d’envies de vivre et même de joies. L’expérience a été très dure et tout le monde à a applaudi à la fin de la guerre, mais beaucoup, au moins parmi les « épargnés », ont rejoint les sentiments de soldats avec cette nostalgie de la force qu’ils avaient découvert en eux, de celle des rapports humains en situation difficile et du sentiment d’œuvrer ensemble pour un grand objectif. On ne sort pas forcément traumatisé d’une expérience collective traumatisante.

Mais si la population britannique a résisté dans son ensemble, c’est aussi parce qu’elle trouvait une réponse à ses attentes de la part de ses dirigeants. Elle voyait, physiquement avec les avions dans le ciel et les canons, que l’on ne se contentait pas de subir (la plus stressante des situations) mais que l’on combattait aussi fortement un ennemi qui subissait aussi de lourdes pertes, que l’on organisait la défense civile à laquelle elle participait souvent, que l'objectif était clair (la capitulation de l'Allemagne et la fin du régime nazi) et que l'on n'hésitait pas à exiger d'elle (« du sang, de la sueur et des larmes ») pour l'atteindre.

Cette population a poussé aussi à la vengeance, ou plus exactement le gouvernement a cru qu’il était nécessaire de lui offrir des représailles. Cela a contribué à sortir de l’objectif premier de paralysie de l’économie adverse par les bombardements pour dériver vers celui de destruction pure et simple, par le feu, de toutes les villes allemandes afin de briser le moral de la population. C’était d’autant plus inhumain et stupide que l’on avait pu constater que cela ne fonctionnait pas mais on se réfugiait vers des arguments fallacieux (« le Britannique est plus résistant que l’Allemand ») et surtout on ne concevait pas qu’on ne puisse pas le faire. Ces bombardements en Allemagne, bien plus meurtriers que le Blitz, suscitaient à leur tour des frappes en particulier avec les armes V (pour Vergeltungswaffe : « arme de représailles ») tout aussi meurtrières et contre-productives.

Ce long développement pour parler évidemment de la France. Les attaques que celle-ci a subies et continue de subir, depuis 2012 et plus particulièrement depuis 2015 n’ont évidemment pas l’ampleur des bombardements de 1940 mais elles poursuivent un but similaire de décomposition morale. En cela si l’objectif est l’effondrement d’une société jugée faible, décadente et corrompue, il n’est pas plus atteint que dans tous les exemples précédents. Non seulement les Français n’ont pas cessé de vivre mais des choses encore impensables quelques temps plus tôt sont apparues. Le patriotisme n’est plus caché voire honteux mais assumé. Il est probable que l’on a plus chanté la Marseillaise et affiché de drapeaux tricolores depuis 2015 que pendant les trente années précédentes. Les engagements à servir sous l’uniforme ont considérablement augmenté. Et même si la guerre en cours n’est guère abordée dans cette campagne électorale, on y vu apparaître des choses, comme le retour à un service militaire, qui auraient paru incongrues dans la campagne de 2012.

Pour autant l’analogie avec la situation des Britanniques en 1940 a ses limites. La réponse actuelle des autorités, ou ceux qui prétendent exercer cette autorité, est bien plus ambiguë et timide qu’à l’époque. La posture paraît forte : on multiplie les conseils de défense, on déclare (au sens premier) la guerre ; on déclare aussi l’état d’urgence et on déploie entre 7 000 et 10 000 soldats dans les rues. Elle est en réalité surtout creuse. On ne dit pas vraiment à qui on fait la guerre et comment on conçoit la victoire (quel est notre équivalent de la capitulation de l’Allemagne ?), on ne voit pas très bien à quoi sert cet état d’urgence permanent et l’opération Sentinelle affaiblit bien plus les armées qu’elle ne protège.

La mobilisation des esprits, si elle n’est que posture ou gesticulation et ne se concrétise pas visiblement aura tendance à créer du stress inutile. Rappelons-le, le stress modéré est un préalable très utile à l’action mais encore faut-il qu’il y ait de l’action. Si on ne veut pas agir vraiment, il est préférable de ne rien dire.

Qu’avons-nous fait concrètement depuis la « déclaration » de guerre de 2015 ? Sur le front extérieur, on a un peu augmenté les doses de frappes aériennes au Levant et on y a déployé une batterie d’artillerie, on a un peu renforcé les moyens au Sahel…et puis c’est tout. L’essentiel de l’effort militaire a porté sur la coûteuse et bien peu utile opération de posture Sentinelle. Sur le front intérieur, les services de sécurité intérieure ont connu un regain très clair d’efficacité depuis les fiascos des débuts. D’une manière plus générale, le gouvernement, après l’avoir poursuivi jusqu’en 2015, peut se targuer d’avoir freiné la lente destruction des ministères régaliens (ici), ceux-là même qui assurent la protection (au sens large) des Français, mission première de l’Etat. C’est heureux mais on reste cependant loin du compte. La guerre ne se gagnera pas avec des services publics qui continuent de craquer de partout. C’est d’autant plus vrai que contrairement aux Britanniques, qui connaissaient certes des admirateurs de l’Allemagne nazie vite enfermés, réduits au silence ou simplement « retournés » par la guerre, la France actuelle est attaquée principalement par des traîtres. Les vecteurs de terreur ne sont pas visibles dans le ciel, ils peuvent surgir à tout moment à côté de soi.

Il faut combattre à l’étranger les organisations djihadistes. Les combattre vraiment, c’est-à-dire avec une vraie stratégie (quelles organisations combat-on précisément ? comment les réduire militairement ? Comment réduire les causes de leur existence ?) et avec de vrais moyens et en prenant de vrais risques, comme dans une vraie guerre en quelque sorte.  

Il faut combattre aussi en France et là aussi avec une vision correcte des choses (pourquoi secrétons-nous des traîtres ?) et une vraie stratégie qui dépasse la mission première de traque des réseaux pour reconquérir des espaces perdus. On parlait il y a quelques années d’une révolution dans les affaires militaires, c’est d’une révolution dans les affaires de sécurité intérieure dont nous avons besoin qui passe par des moyens et probablement des évolutions profondes de nos services de police mais aussi de nos lamentables prisons et de notre si lourde justice, tout en se gardant de l'honteux (on aurait pu parler par exemple du sort de la population japonaise aux Etats-Unis pendant la Seconde Guerre mondiale). Comme pendant le Blitz, il ne faut pas hésiter à impliquer la population dans ce combat. Il y a dans ce pays, une somme de compétences, de connaissances, de bonne volonté dont on ne tire pas parti. Tout cela demande quelques finances, un peu d’audace et beaucoup d’imagination. Toutes ressources qui semblent visiblement manquer.

Il reste à savoir maintenant qui des djihadistes ou de la dette publique est le principal ennemi. On notera au passage que le Royaume-Uni et les Etats-Unis ont gagné la guerre grâce à la dette publique (mais il est vrai que celle-ci était nationale et non pas détenue à 70 % par des institutions financières étrangères, le remboursement des Bons d’emprunt a même contribué à relancer l’économie après-guerre). Nos dirigeants semblent comme Gulliver, trop importants pour ignorer le problème face aux citoyens, trop faibles pour s’opposer à des contraintes ou des séductions extérieures qui les paralysent. Ils ressemblent bien plus à Albert Lebrun qu'à Winston Churchill.

lundi 17 avril 2017

Il y a cent ans, le premier emploi des chars français. Déboires, doute et rebond d'une organisation

Extrait de la Michel Goya, La chair et l'acier, Tallandier, 2004 (ou L'invention de la guerre moderne, Tallandier, Collection Texto, 2014)

Seize mois seulement après la naissance du concept et en partant de rien ou presque, les chars français sont engagés pour la première fois dans le cadre de l’offensive organisée par le général Nivelle. Le 16 avril 1917, l’attaque principale doit réussir la rupture entre Laffaux et le nord de Reims. La Ve Armée, à l’Est, renforcée des chars, doit se saisir des hauteurs de Craonne. La mission des chars est d’appuyer la progression de l’infanterie dans l’attaque des 3e et 4e positions ennemies. L’attaque est précédée d’une préparation d’artillerie de plusieurs jours, ce qui exclut toute surprise. Le terrain est bouleversé par les tirs d’artillerie et entouré de points hauts qui sont autant d’observatoires.

Le 16 avril, l’Artillerie spéciale (AS) engage 132 chars Schneider répartis en deux forces dirigées par les commandants Bossut (5 groupes) et Chaubès (3 groupes). Le groupement Chaubès vient buter en masse sur les fantassins à l’assaut de la première position et se trouve incapable ensuite de déboucher. Le groupement Bossut parvient péniblement à dépasser la deuxième position allemande pour se déployer en ligne d’attaque. Malgré la faible vitesse des chars (6 km/h au maximum), son infanterie d’accompagnement et les régiments d’attaque, battus par des feux allemands très violents, progressent difficilement loin derrière. Les  groupes abordent la troisième position allemande mais sont ravagés par des tirs d’artillerie très précis. L’ambiance à l’intérieur des chars combine les peurs des fortins :

Nous sommes là courbés, aspirant les relents de graisse et d’essence, dans le noir, sans rien voir ni savoir, entendant autour de nous, les explosions des obus, puis les coups de fouet des éclats cinglant notre carapace, attendant le coup inexorable qui doit nous réduire en bouillie. La tension nerveuse est à son paroxysme, on est là pantelant, le cerveau vide, rien ne venant distraire, ni devoir, ni action, de cette horrible pensée : « Je ne sers à rien et je ne puis rien contre le coup qui vient ». (Maurice Gagneur et Marcel Fourier, Avec les chars d’assaut)

et la fébrilité d’un atelier industriel :

Le tank est enfumé par son tir endiablé. Dans cette pénombre des hommes s’agitent, le visage taché d’huile. Sur la joue de Gorgit se fige un filet rouge et le canonnier sur ses écorchures porte un pansement déjà sali. Des relents âcres d’essence et de poudre piquent le nez et prennent à la gorge…Les obus surgissent des coffres. En un tour de main les fusées sont vissées ; les projectiles circulent de l’un à l’autre parmi ces corps accroupis ; les obus sont jetés dans le canon, sur lequel se referme en claquant la culasse. Et la mort s’élance. (Charles Maurice Chenu, Totoche prisonnier de guerre. Journal d’un chien à bord d’un tank)

Ils repoussent deux contre-attaques et parviennent à monter deux actions communes avec les quelques fantassins qui ont pu les rejoindre. A la tombée de la nuit, les chars survivants se replient, en subissant encore de nombreuses pertes, la plupart par pannes. Si les pertes humaines sont dans les normes de l’époque (25 %), les pertes en engins sont beaucoup plus élevées en proportion, puisque 76 chars sur 121 ayant quitté les positions d’attente sont perdus, dont 57 par l’action de l’ennemi. Ce taux de pertes de 63% équivaut, d’après les normes modernes, à une  destruction tactique », pour des résultats très médiocres.

Pour les artilleurs d’assaut, ce premier engagement, qui a détruit un tiers du potentiel matériel existant, est d’abord une source de déceptions et de doutes. Le premier doute concerne la fiabilité du matériel. Un engin sur quatre est tombé en panne dans la zone des combats pour des causes multiples, mais la grande surprise provient surtout des 35 chars incendiés. Charles-Maurice Chenu en a fait une description saisissante :

Ah ! les choses qu’on n’oubliera pas ! Les spectacles à jamais gravés dans les yeux, malgré tant d’horreurs qui déjà s’y sont burinés ! Le char de gauche, d’un coup, est devenu brasier. Devant lui fume encore l’obus qui vient de l’incendier. Et deux torches s’échappent, deux torches qui courent, éperdues, follement, vers l’arrière, deux torches qui se tordent, qui se roulent sur la terre (Charles Maurice Chenu, Du Képi rouge aux Chars d’assaut).

Dans ces conditions, l’enthousiasme faiblit devant la perspective de repartir au combat avec une possibilité sur quatre de brûler vif.

La deuxième surprise provient de l’artillerie allemande. Si la perte de 15 engins par tirs directs entrait dans les prévisions, la destruction de 37 chars par éclats est inattendue. Cette efficacité est due à la grande précision des tirs du fait des observatoires et des avions dont disposaient les Allemands face à des chars évoluant par colonnes compactes jusqu’à la deuxième position. L’aide de l’infanterie d’accompagnement a été pratiquement inexistante. Les équipages ne comprennent pas que le 17e Bataillon de chasseurs à pied, entraîné à cet effet, ait été remplacé au dernier moment par une unité sommairement formée.

En revanche, les résultats obtenus contre les troupes postées, la résistance aux armes légères et la facilité avec laquelle quelques chars ont eu raison des contre-attaques sont encourageants. Mais ces actions s’apparentent à des neutralisations qui nécessitent une exploitation immédiate par l’infanterie et donc sa proximité.

Dans les rangs de l’AS l’enthousiasme du début à fait place au réalisme. On renonce à poursuivre la production des chars moyens au-delà de la commande initiale. Porté par le commandant Bossut, tué au combat, le rêve cavalier d’une grande charge par surprise, suivie tant bien que mal par les « piétons », a fait long feu. Les hommes comprennent la nécessité d’une collaboration entre les armes. Cet échec initial montre également la difficulté à appréhender à priori toute la complexité de l’emploi d’un nouveau système tactique. L’échec semble donc être la norme dans l’emploi initial d’une arme de création trop récente. La gestion de cet échec initial est essentielle pour l’avenir de l’organisation.

Après l’action, les sentiments qui animent le reste de l’armée sont très variés. Pour Chenu, « l’armée à laquelle nous sommes rattachés fait mine de nous mépriser, d’avoir d’autres chats à fouetter ». Mais beaucoup, au contraire, sont enthousiastes comme Passaga, commandant le 32e corps d’armée, qui déclare que le char « doit permettre toutes les audaces, grâce à son effet de surprise et à sa puissance offensive ». A la 42e Division d’infanterie (DI)  « chacun attendait un grand effet de l’arrivée de ces engins nouveaux pour réaliser la destruction rapide des obstacles s’opposant encore à la marche de la DI et permettre à celle-ci la reprise du mouvement en avant » et lorsqu’ils interviennent, après plusieurs heures de combat éprouvant, ils sont « salués par les hurrahs des fantassins ». L’échec des chars est mal ressenti. Le général Deville, commandant la 42e DI, estime dans son rapport que : « l’apparition des tanks a été le signal d’un bombardement intense, qui a occasionné de lourdes pertes au 94e RI et surtout au 332e RI […] l’effet des chars a été plutôt nuisible ».

A un niveau plus élevé, l’AS est emportée par la désillusion de l’échec de l’offensive Nivelle. Certains attaquent Nivelle et rejettent d’un bloc tout ce qui semble lié à sa « méthode ». D’autres, hostiles depuis toujours à l’allocation de ressources à un système aussi audacieux, en profitent pour discuter à nouveau les crédits. Une ambiance irrationnelle se développe où les bruits les plus exagérés circulent et beaucoup d’artilleurs d’assaut sont persuadés qu’ils vont être reversés dans leur régiment d’origine. La production des Schneider est presque arrêtée. Du 1er juillet au 30 septembre, il ne sort des usines que 18 chars. Les premiers essais de chars légers Renault sont l’objet de rapports très négatifs qui servent de prétexte pour suspendre le programme. L’Artillerie d’assaut est alors fermement défendue par Pétain, nouveau général en chef, ancien supérieur d’Estienne, et qui attend les « Américains et les chars ». Du coté des Allemands, le succès du 16 avril confortent les premières impressions et ne les incitent guère à innover. Au contraire, les pièces antichars cachées, d’un emploi très stressant, sont plutôt négligées au profit des tirs indirects lointains, apparemment beaucoup plus efficaces.

La protection de Pétain acquise, il reste à rétablir la confiance générale dans l’utilité des chars. Pour cela, il faut des victoires, mêmes  modestes.

Le deuxième combat de l’AS, à peine deux semaines après l’échec du 16 avril, s’exécute de manière très différente, preuve des capacités d’apprentissage et d’innovation de l’organisation. Le groupement Lefebvre (3 groupes) est affecté à la VIe armée. Il doit participer, le 5 mai 1917, à la conquête du plateau de Craonne, aux alentours du moulin de Laffaux, non plus en « cavalier seul » mais en appuyant étroitement l’infanterie.

Pour cela, les batteries reçoivent la mission d’appuyer des unités nommément désignées, en neutralisant des objectifs précis ; les postes de commandants de groupe sont placés auprès des PC de division ; le groupement est échelonné en profondeur avec un élément en réserve à chaque échelon ; les tirs d’artillerie (aveuglement des observatoires, contrebatterie) sont préparés avec soin ; un avion d’observation, protégé par 6 chasseurs, est chargé de renseigner le commandement sur la progression des engins et de signaler à l’artillerie les pièces antichars et les chars sont dispersés par batteries dans des positions de départ près de la première ligne. 

Dans la soirée du 5 mai, les résultats de la VIe armée sont limités mais dus, pour une large part, à l’action des chars. Les interventions multiples de 12 Schneider jusqu’à plus de 3 kilomètres de la ligne de départ ont permis d’ouvrir des brèches dans les réseaux, de neutraliser de nombreuses mitrailleuses et de repousser plusieurs contre-attaques allemandes. Le 17e BCP, employé cette fois dans son rôle d’accompagnement, a été très utile. En revanche le premier engagement d’un groupe de chars Saint-Chamond a obéi au principe de l’échec initial. Pour aligner seize engins, il a fallu en « cannibaliser » autant au camp de Champlieu. Sur ce nombre, douze purent arriver en position d’attente, neuf prendre le départ et un seul franchir la première tranchée allemande. Si la proportion des pertes humaines est comparable au 16 avril, les pertes définitives en chars se limitent à trois engins. D’un point de vue psychologique, l’action n’avait pas une ampleur suffisante pour vaincre les dernières réticences mais elle a redonné confiance dans l’AS.

Tous les chefs de chars et les officiers des unités appuyées par eux remplissent, à l’issue des combats, des questionnaires qui aident le commandement à mettre en forme régulièrement l’« état de l’art » jusqu’à l’Instruction provisoire sur l’emploi des chars d’assaut du 29 décembre 1917, premier vrai règlement d’emploi. Les problèmes tactiques sont aussi appréhendés par la communication horizontale entre des combattants qui vivent tous au camp de Champlieu. Avant même de recevoir de sa hiérarchie les conclusions tirées des premiers combats, le capitaine Lefebvre avait discuté avec ses camarades engagés le 16 avril et déjà envisagé la plupart des innovations nécessaires pour l’attaque de Laffaux.

Enfin, à partir de l’été 1917, on améliore sensiblement le réalisme des entraînements. Par exemple, les tirs d’artillerie sont représentés à l’aide de lignes de toiles que l’on déplace suivant un horaire précis. Les problèmes techniques décelés sont pris en compte par le biais de commissions où apparaissent des combattants. Le problème des incendies est ainsi résolu rapidement et de nombreuses modifications sont apportées aux engins. Cette circulation efficace des informations est bousculée par l’action de l’ennemi qui s’ingénie à créer sans cesse des parades à l’action des chars. Il se crée ainsi une dialectique de parades et contre-parades. Lorsque Chenu apprend qu’un groupe a procédé à une  attaque : « nous allons le lendemain interviewer les survivants. Nous apprenons que l’ennemi a inauguré une nouvelle tactique contre les chars [les fantassins allemands se laissent dépasser et attaquent ensuite de très près] On nous enseigne alors une contre-tactique : ligne de chars en quinconce, se flanquant mutuellement, chacun tirant sur son voisin pour le débarrasser de ses agresseurs ». Lorsqu’on s’aperçoit que les Allemands saturent les fentes de visée des chars par des tirs d’armes légères, on peint de fausses fentes et on camoufle les vraies ; pour parer à l’élargissement des tranchées, on met au point des ponts de franchissement. 

Pour limiter au maximum la mise au point des parades on s’efforce de ne laisser aucun engin entre les mains de l’ennemi. A Laffaux, deux chars abandonnés sur le terrain sont détruits par l’artillerie française. Estienne propose la création d’un groupe spécialisé dans la récupération des épaves. Ce processus d’apprentissage permet de développer les idées initiées à Laffaux. Les bataillons qui doivent être appuyés par des chars accomplissent un stage d’une semaine de manœuvre avec les appareils. Les officiers de chars assistent aux répétitions d’infanterie. On améliore les liaisons entre les chars et les fantassins grâce à des pigeons, des panneaux manœuvrables de l’intérieur des engins et surtout 4 chars-TSF dont les appareils portent à 12 kilomètres. La planification est poussée au maximum grâce à l’analyse de photos aériennes et aux reconnaissances. La manœuvre de chaque engin est prévue à priori. 

Le troisième et dernier emploi des chars en 1917 a lieu le 23 octobre, à la Malmaison, avec l'engagement de deux groupements. Le groupement II (3 groupes Schneider, 2 chars TSF) doit, en deux phases (derrière l’infanterie, puis en tête) aider à réduire les résistances jusqu’à un objectif situé à trois kilomètres. Le Groupement X (2 groupes Saint-Chamond, 2 chars TSF) doit aider à la conquête du premier kilomètre puis se placer en surveillance face  aux contre-attaques.

L’exécution de ces missions est inégale suivant les groupes et sur 63 engins engagés, 20 seulement remplissent leur mission mais leur action est déterminante et les pertes sont limitées à 82 hommes et 9 chars.  L’intérêt majeur de la victoire de la Malmaison est la confirmation définitive de l’utilité des chars mais aussi des limites de cette « première AS ». 

Avec un total de 231 engagements de chars en 1917, on dispose désormais d’une solide capital d'expérience. Le problème d’emploi tactique est à peu près résolu mais on se heurte à des problèmes insolubles : un taux de pertes qui ne descend pas au dessous de 40% par combat, un taux de pannes qui ne descend par en dessous de 25% et une endurance qui se limite à une journée de combat sur au maximum quelques dizaines de kilomètres. Les équipages des chars ont beaucoup de mal à acquérir les objectifs en déplacement mais ils deviennent très vulnérables lorsqu'ils arrêtent les engins.La fin de l’année est consacrée à la mise au point des dernières innovations, avec la transformation du 262e RI en régiment permanent d’infanterie d’accompagnement.

Une innovation suit généralement une courbe en S : un départ assez lent suivi d’une phase de croissance rapide jusqu’à un palier à partir duquel l’efficacité n’augmente plus guère. Cette première génération obéit à cette loi. Pour relancer l’efficacité de l’AS il faut explorer des voies nouvelles.