jeudi 12 janvier 2017

Les publications de la Voie de l'épée


Les articles sont des développements (de 4 à 9 pages) de billets de la Voie de l'épée. Comme toutes les autres publications qui suivent, ils sont, pour la plupart, disponible ici en format Kindle (lisible aussi sur ordinateur sans liseuse Kindle avec une application gratuite).

Ils sont également disponibles en format pdf (ou Word sur demande) à goyamichel@gmail.com au prix qu'il vous plaira (il suffit d'appuyer sur le bouton paypal en haut à droite sur ce blog et il n'y pas besoin d'avoir soi-même un compte paypal).














La série Les Epées est consacrée à l'histoire de l'évolution des armées. 

Ce sont des études d'environ 10 000 mots (soit environ 20 pages).















La série Nouveaux conflits est consacrée à l'analyse militaire de conflits récents. Ce sont des études d'environ de 10 000 mots (soit environ  20 pages). 



















La série Notes opérationnelles est consacrée à des sujets militaires variés. 







Il existe enfin deux compilations d'article de la Voie de l'épée, la première consacrée au fonctionnement d'organisations militaires et la seconde aux organisations civiles. 



mercredi 4 janvier 2017

Les griffes du Tigre


En mars 2016, lors d’un débat télévisé consacré à la guerre contre l'Etat islamique la question fut posée de la suite des opérations après la reprise de Ramadi puis de Palmyre. Je me montrais à l’époque beaucoup plus prudent que ceux qui voyaient un assaut imminent sur Deir ez-Zor et sur Mossoul, ne serait-ce, dans ce dernier cas, que pour offrir une victoire majeure à la fin de Présidence Obama. 

J'avais tort, les exigences politiques l’ont emporté en Irak sur la prudence militaire. Depuis sa prise par l’Etat islamique en juin 2014, Mossoul a toujours été  le centre de gravité des opérations militaires en Irak. Pour les Américains, leader de la coalition formée à ce moment-là et plutôt adeptes de stratégie directe (surtout quand il s’agit de rester le moins possible sur un théâtre), la reconquête de cette grande ville devait être la priorité. Le gouvernement irakien de son côté était plus prudent, considérant les menaces plus immédiates envers Bagdad notamment depuis l’Euphrate, la complexité politique des provinces du nord et aussi la faiblesse des moyens militaires disponibles. En Irak, l’Etat islamique se trouvait entouré des armées du Parti démocratique du Kurdistan (PDK), de l’Union populaire du Kurdistan (UPK), des milices chiites regroupées dans les unités de mobilisation populaire (UMP, Hachd al-Chaabi) et des ministères de l’intérieur et de la défense. Si, après les défaites initiales et avec l’aide de l’Iran et de la Coalition américaine, chacune de ces armées pouvait résister, aucune d’entre elles n'était en mesure de reconquérir le terrain perdu. Tikrit avait bien été reprise en mars 2015 par les UMP mais avec de telles difficultés et de telles conséquences pour les populations, que cela avait plutôt dissuadé de recommencer l'expérience.

En l’absence d’unités de combat terrestres de la coalition, il fallut donc en passer par une nouvelle reconstitution des forces irakiennes régulières. En décembre 2014, le gouvernement américain décidait d’un plan de formation et d’équipement (Iraq Train and Equip Fund, ITEF) de 1,6 milliards de dollars pour un total estimé de 65 000 hommes. Les alliés, dont la France, contribuaient à ce plan avec des équipes de formateurs et la livraison de quelques équipements. Ce plan s’est révélé finalement beaucoup plus long à mettre en oeuvre que prévu et au bout d’un an, le fer de lance de la contre-offensive était constitué par les Forces spéciales irakiennes, élevées au niveau d’une division (la division d'or, au sens strict la 1ère brigade des trois du Counter Terrorism Service, CTS) forte en théorie de 13 000 hommes. Cette unité est une unité d’élite bénéficiant des meilleurs personnels et abondamment équipée de matériels individuels ou de véhicules modernes comme les M-ATV. En deuxième échelon, plusieurs divisions régulières irakiennes comme les 6e, 15e, 16e et 9e blindées ont également été partiellement reformées et rééquipées. Le ministère de l’Intérieur dispose également d’une division d’intervention rapide (RID) ou 5e division, en réalité une unité d’infanterie spécialisée dans le combat urbain. Au total, au bout de deux ans d’effort, on restait loin des 65 000 hommes prévus, et pour une qualité moyenne, hors unités d’élite, encore fragile. Depuis la contre-offensive sur Ramadi en décembre 2015 cette force, en particulier le CTS, est engagée presque sans discontinuer et peine à compenser ses pertes ou même à conserver ses soldats en fin de contrat. On a du mal ainsi à capitaliser et à simplement maintenir une force opérationnelle de 40 à 50 000 hommes. 

C’est donc cet instrument fragile qui a été lancé à l’assaut de Mossoul dès la fin de la conquête de Falloujah, car au sein de la coalition des quatre armées réunies autour de la troisième ville du pays, c’est bien cette force régulière qui a, seule, la charge de s’emparer de ce nouvel objectif. Or, celui-ci est d'une autre ampleur que les combats menés jusque-là.

Sans surprise, l’Etat islamique a profondément organisé la défense de cette ville grande comme cinq fois Paris intramuros. Dans les localités autour de Mossoul, un premier dispositif visait avec quelques équipes légères voire des combattants isolés, à freiner et désorganiser les colonnes adverses. Surtout, à l’intérieur même de la ville, 5 000 combattants (sans certitude) soit 3 à 4 fois plus qu’à Ramadi ou Falloujah, peuvent s'appuyer sur une forte densité de population civile, qui, contrairement à ces deux localités largement désertées, leur sert de bouclier. Ils ont surtout eu le temps de mettre en place un réseau de points d’appui et de tunnels souterrains ou inter-bâtiments qui leur permet de circuler sans être vus, ils ont aussi eu le temps de préparer des centaines de véhicules-suicide qui leur servent de missiles de croisière en appui d’un combat décentralisé « en essaim » très efficace.



Face à cette organisation prévisible, il aurait été logique de faire pénétrer simultanément dans la ville les quatre divisions régulières prévues (CTS, 16e, 9e et RID). Cela n’a pas été le cas. Par optimisme ou désir d’obtenir une victoire rapide, la division CTS a reçu l'ordre de pénétrer dès le 4 novembre dans les faubourgs est de Mossoul. Pendant tout le mois de novembre, la division CTS a progressé de plus en plus méthodiquement, s’efforçant de préserver la population, qui lui a fait bon accueil, et d’étanchéifier son dispositif face aux infiltrations de l’Etat islamique. En pointe du dispositif, les forces spéciales ont cependant du faire face au gros des forces ennemies qui qui ont multiplié les attaques suicides (plusieurs par jour) et les harcèlements. Un bout d’un mois, la division d'or n’a finalement libéré qu’un dixième de la ville au prix de près de 2 000 pertes. La 16e division est venue au nord appuyer les Forces spéciales mais avec peu de forces en première ligne. Deux brigades ont été engagées également au sud-est sous le commandement de la 9e division blindée. Ne possédant pas les compétences d’infanterie des Forces spéciales, la 9e division a été lancée le 4 décembre dans un raid en direction de l’hôpital Salaam, point d’appui de l’Etat islamique près de l’Euphrate. Le 6 décembre, une colonne de la division atteignait bien l’hôpital mais tombait dans une grande embuscade, encerclée par des sections infiltrées de l’Etat islamique. Une centaine de soldats ont été tués et des dizaines de véhicules détruits. Il a fallu l’intervention d’avions de la coalition sur l’hôpital (sans présence de civils) et des Forces spéciales pour sauver la 9e division en repli. Les 4 000 hommes de la division d’intervention rapide de la police, qui devaient être engagés au sud-ouest sur l’aéroport sont envoyés en renfort à l’est. Le terrain perdu est en partie regagné puis les opérations sont stoppées à la mi-décembre avant de reprendre dix jours plus tard.

La situation est désormais bloquée et c’est une mauvaise surprise. Je pensais pour ma part que l’offensive était prématurée, qu’il aurait fallu disposer d’un meilleur rapport de forces en troupes compétentes et avoir nettoyé la poche de Hawija entre Mossoul et Bagdad. J’estimais cependant que les forces irakiennes seraient capables d’atteindre le centre de la ville à la fin novembre avant de mener un combat de nettoyage pendant plusieurs mois. Les forces irakiennes, hors de la division d’or qui avaient assumé la majeure partie des combats de Ramadi et Falloujah, étaient plus faibles que je ne le pensais et en plus, elles étaient mal coordonnées.

Alors que plusieurs centaines de milliers de civils sont encore présents, l’Etat islamique conserve encore au moins 70 % de ces forces et le centre-ville est encore plus facile à défendre que la périphérie. Les gains en prestige de la résistance héroïque commencent à compenser la perte, inéluctable, de Mossoul. L’Etat islamique, qui est encore moins inquiété du côté de Raqqa malgré, là encore, une offensive lancée à grands renforts de communiqués début novembre, conserve des capacités d’action comme en témoignent la reprise de Palmyre et les attaques sur Bagdad.

Débloquer la situation implique maintenant de changer le rapport de forces. Les marges de manœuvre de l’armée régulière sont limitées. La 15e division, présente à l’ouest de Mossoul est disponible, au risque de laisser les UMP s’emparer de la ville de Tal Afar, et la 16e division a encore été peu engagée. Cela risque d'être insuffisant. Il est possible de faire venir encore quelques unités en provenance de Bagdad mais au risque de dégarnir la capitale et l’Euphrate face aux possibles retours offensifs de l’Etat islamique. La deuxième option est d’engager les UMP dans Mossoul. Le Premier ministre Abadi s’y refusait jusqu’à présent, cantonnant les UMP dans une mission de cloisonnement des abords ouest de la ville mais il subit désormais de fortes pressions pour engager au moins les milices Badr et Kaitaib Hezbollah. 

La troisième option consiste à modifier les règles d’engagement des moyens d’appui feux en particulier ceux de la coalition. Il est difficile d'obtenir des effets tactiques avec des frappes aériennes contre un adversaire retranché dans un milieu urbain complexe surtout si la population civile y est encore présente en nombre et que l'on a le souci de la préserver. Même ainsi et avec l’emploi systématique de munitions aériennes de précision, le site Airwars recense 73 cas de frappes ayant provoqué des pertes civiles en Irak durant le seul mois de novembre (contre, si on veut comparer, 215 en Syrie pour les seuls Russes qui emploient beaucoup moins de munitions guidées et ont moins de scrupules), ce qui en fait déjà à cet égard le mois le plus meurtrier depuis la création de la Coalition. Des règles d’engagement moins restrictives, faciliterait la progression des troupes au sol mais multiplieraient ces pertes civiles. Avec l’engagement de milices chiites, la bataille prendrait un tour beaucoup plus sanglant pour la population et se rapprocherait de ce qui se fait en Syrie. Outre que cela nuirait passablement à l’image de la Coalition, cela engagerait aussi très probablement l’avenir politique de cette région sensible, alors même que les forces régulières se trouveraient affaiblies par rapport aux milices de tous les camps. 


La bataille de Mossoul a été mal engagée. Elle sera gagnée malgré tout mais la manière de parvenir à la victoire influencera fortement l’avenir, alors même que la disparition territoriale de l’Etat islamique est loin d’être achevée et que les causes qui ont provoqué sa renaissance au sein de la population arabe sunnite locale sont encore largement présentes.  

lundi 26 décembre 2016

Si tu veux la paye, ne prépare pas la guerre

Modifié le 28/12/2016

Quand un historien du futur examinera ce schéma d’organisation du soutien dans les armées, il commencera par se demander comment cela pouvait bien fonctionner. Il lira que vers 2008 il avait été décidé de résoudre enfin le problème du financement des grands programmes d’équipements en supprimant une bonne partie de ceux qui les utilisaient. De Livre blanc en Livre blanc, visiblement plus préoccupés par la manière de faire des économies que de lutter contre qui que ce soit, et de loi de programmation non respectée en loi de programmation non respectée, il avait prévu de supprimer près de 80 000 postes au ministère de la Défense. Comme l’expliquait à l’époque une responsable des ressources humaines au ministère, il n’y avait pas de raison que l’on ne fasse pas comme dans les grandes sociétés privées et de préférer les machines aux hommes et aux femmes afin de faire monter la productivité (entendre le budget divisé par les humains). Et puis, c’était tellement facile : 70 % de CDD, pas de syndicat, discipline et dévouement (le même historien lira sans doute les déclarations de ce général de l’armée de terre se félicitant que les suppressions de régiments aillent plus vite que prévu).

Pour gérer cette ponction humaine sans trop pénaliser les engagements opérationnels, il fut décidé de se « recentrer sur le cœur de métier », autrement dit de réduire le soutien et l’administration. L’idée était de « mutualiser » les organismes chargés de l’environnement des unités opérationnelles et de revenir à la brillante organisation du Second Empire en séparant nettement ces deux structures et les plaçant sous des chaînes de commandement différentes. Les unités opérationnelles restaient sous le commandement organique des Chefs d’état-major des différentes armées et sous le commandement opérationnel du Chef d’état-major des armées (CEMA). Le soutien et l’administration, par ailleurs de plus en plus « civilianisés » relevaient désormais de leur côté du CEMA et du Secrétaire général de l’administration (SGA) par le biais d’un Commandement interarmées du soutien (CIS).

Les directions centrales des services (cinq dépendantes du CEMA et trois du SGA) allaient former des « verticalités » agissant sur les unités, soit directement sur elles, soit par le biais d’une structure intermédiaire nouvelle : la base de défense (BDD). La BDD regroupe donc les services administratifs (administration du personnel, achats, restauration, habillement) et les soutiens (santé, services d’information, infrastructures, carburant, transport et munitions non spécialisées). C’est la généralisation du système des bases aériennes et navales, avec toutefois deux innovations majeures : mélanger les armées (et parfois la Direction générale de l’armement) et les statuts puis ne pas fonctionner sur le principe de la colocalisation (qui aurait imposé aux unités de l’armée de terre essentiellement un regroupement coûteux sur quelques emprises). On ajoutait ainsi le désordre à l’éloignement, d’autant plus que ces BDD étaient des « patates » dessinées sur la carte et dont aucune n’avait le même volume (elles englobent des entités de 1 000 à 15 000 individus). Le commandant de la BDD (rattaché au CIS) est alors chargé de faire le lien entre les demandes d’ « en bas » et les services, en faisant appel aussi à l’externalisation. Il dispose du Groupement de soutien de la BDD dont le chef est rattaché à la direction centrale du commissariat des armées. Les services s’y déclinent (ou pas) en sigles majestueux : USID (unité du service infrastructure défense), UCIRISI (unité du centre interarmées des réseaux interarmées des réseaux d’infrastructure et des systèmes d’information), etc. La coordination de ces tuyaux d’orgue est assurée en haut par un CICOS (centre interarmées de conduite des opérations de soutien) et en bas par les BDD (ou non).

A ce stade, notre historien du futur se demandera comment des individus ayant réussi des concours brillants ont pu, au mépris de l’histoire et du reste du monde (à l’exception de l’Union soviétique, visiblement une source d’inspiration), créer une structure aussi manifestement débile. Toutes les tentatives précédentes et approchantes de ce type d’organisation avaient échoué (voir ici), depuis le Second Empire et la mobilisation pitoyable de 1870 jusqu’à la guerre de 2006 entre Israël et le Hezbollah. Israël avait organisé le soutien logistique de son armée de terre en bases de zone et comme pour l’armée de Napoléon III dès qu’il avait fallu monter rapidement en puissance, le système avait explosé. Alors même que les unités combattaient à quelques dizaines de kilomètres des bases plus personne ne savaient qui soutenait qui. Deux ans plus tard et sans réelle expérimentation, la France adoptait le même système mais en plus compliqué et plus rigide encore. 

N’importe quel étudiant en sociologie des organisations aurait compris qu’une telle structure était en réalité à niches à coûts cachés : coûts de transaction (le temps perdu par exemple pour se déplacer ou simplement pour comprendre qui est responsable de quoi et trouver le bon interlocuteur), déshumanisation et éloignement géographique mais aussi technique de la gestion du personnel, coûts des catastrophes que l’on a laissé prospérer dans les zones grises de la non-responsabilité (accidents, adoption du désastreux logiciel  de paiement Louvois, etc.), pertes de compétences internes par les externalisations, non maîtrise des contrats civils des partenariats public-privé (site de Balard : loué 17 500 euros de l’heure pendant 27 ans, 13.613 euros pour mettre en place une imprimante et un scanner dans une salle, etc.), explosion de certains délais de maintenance (un an désormais pour l’entretien programmé d’un hélicoptère Tigre), explosion des délais administratifs (il faut désormais plus de temps en 2016 qu’en 1916 pour décorer les soldats pour des actes de courage), incitation au soutien gris (c’est-à-dire payer tout de suite les choses de ses propres deniers ou par le biais de « caisses noires » plutôt que de faire une « demande Sillage » et d’attendre des mois), etc. Autrement dit, ce type de structure, et toute l’histoire des organisations le démontre, est à la fois inefficace et exaspérante dans la vie courante (voir le 8e rapport du HCECM ici ou un résumé ici) et extrêmement vulnérable à tout changement brutal.

Le pire, constatera notre historien, c’est que cela n’a servi à rien, la « bosse budgétaire » (la somme totale à payer pour financer les grands programmes industriels) n’ayant quasiment pas bougé en 2015 par rapport à 2008 (35 à 40 milliards d’euros environ). Cela n’a même pas suffi à arrêter les suppressions d’effectifs et à protéger les unités de combat…jusqu’à l’action, par ailleurs totalement prévisible, de trois salopards en janvier 2015 qui, elle, va suffire à stopper l’hémorragie des effectifs et du budget. 

Toute la difficulté est désormais de sortir d’un système alors que ses concepteurs sont encore largement aux affaires (et l’histoire tend aussi à montrer que ce sont rarement les créateurs des problèmes qui les résolvent). Cela passe parfois par l’arrivée d’une nouvelle génération, en espérant qu’elle ne se soit pas tellement habituée au système qu’elle ne puisse en concevoir d’autre, en espérant surtout qu’il se trouve parmi elle ou parmi des décideurs politiques éclairés quelques audacieux. Cela passe, surtout en France, le plus souvent par le choc d’un désastre.

HCECM : Haut Comité d'évaluation de la condition militaire.
La description de ce système génial est tiré de : Général Michel Forget, Nos armées au temps de la Ve République, Economica, 2016.
Sur le désastre Louvois : Jean-Michel Palagos, Julia Maris, Diriger en ère de rupture : Brouillard et solitude, Editions Hermann, 2016.
Lire aussi : Hugues Esquerre, Quand les finances désarment la France, Economica, 2015 et Général Vincent Desportes, La dernière bataille de la France : lettre aux Français qui croient encore être défendus, Gallimard, 2015.

PS : J'ai retiré la phrase "rigidité croissante du soutien par la civilianisation", interprétée à tort comme une défiance vis-à-vis du personnel civil de la défense alors que c'était l'évolution de la structure générale, et plutôt dans les postes de responsabilité, dont il était question mais c'est un tout autre débat. Voir le lien "statuts" vers l'article de la Revue défense nationale.

mercredi 21 décembre 2016

La France aurait pu être la troisième puissance militaire mondiale, à moindre coût... mais finalement non.

Billet du 10/09/2013 réactualisé le 04/10/2014


Il est singulier de constater que ceux qui réclamaient une riposte immédiate et foudroyante en Syrie en 2013 et qui sont aujourd'hui sur le devant de la scène pour demander la destruction de Daesh sont les mêmes qui militaient vingt ans plus tôt pour toucher les « dividendes de la paix ». Le personnel politique français ne se renouvelant que très lentement, il peut arriver ainsi que l’on en vienne à être rattrapé par les effets à long terme des causes que l’on a défendu en son temps.

Le fait est que sans cet empressement à baisser la garde à la fin de la guerre froide et en considérant que l’on ait maintenu le même effort de défense qu’à l’époque, on aurait investi un ordre de grandeur de 200 milliards d’euros (de 2014) supplémentaires dans notre outil de défense, dont environ 80 milliards en investissements industriels et technologiques. Le budget s’élèverait aujourd’hui à environ 56 milliards d’euros au lieu de 31,4 et si les contribuables français faisaient le même effort que les contribuables américains ce budget avoisinerait même les 80 milliards d’euros. Nous serions déjà plus puissants militairement que la Russie. Notons qu'alors que le budget de la défense diminuait légèrement en valeur absolu, les autres dépenses de l'Etat s'accroissaient d'environ 80 %.

Cet effort maintenu aurait eu évidemment un impact économique. Une somme de 200 milliards d’euros représente environ 10 % du déficit public actuel. En fait, ces 200 milliards et surtout les 80 milliards d’achats industriels auraient occasionné aussi un accroissement de richesses, consolidé notre industrie et à l’instar des Etats-Unis largement stimulé une recherche-développement irriguant l’ensemble du tissu économique. Plus de 200 000 emplois dans les armées et l’industrie de défense (dont on rappellera qu’elle est peu délocalisable) auraient été maintenus. Ces emplois se seraient même sans doute accrus. 

L’exemple américain est également là pour démonter qu’on exporte beaucoup plus facilement lorsque la puissance militaire permet de créer des alliances. Au bilan, les retombées fiscales directes de l’industrie de défense et indirectes partout ailleurs dans l’économie aurait largement réduit ce coût bien en dessous des 10 %. Il n'est pas impossible même que l'exercice ait été bénéficiaire pour le budget de l'Etat. Cela avait réussi à l'économie de l'Allemagne nazie (à nos dépens), au 3e New deal de Roosevelt (à notre profit indirect, surtout à partir de 1942), à l'économie américaine des années 1980 et sans doute aussi des années 2000 avant l'engagement en Irak, cela profite actuellement à l'industrie russe mais pas à nous.

En interne au ministère de la défense, on aurait aussi évité toutes ces mesures d’économie à court terme qui finissent par devenir coûteuses à long terme et provoquer une forme lente d’implosion : report et réduction de commandes qui aboutissent parfois au bout du compte à avoir moins d’équipements que prévu mais pour un total plus cher (frégate FREMM ou véhicule VBCI), maintien en condition d’équipements anciens maintenus plus longtemps que prévu, regroupement des véhicules terrestres en parcs aboutissant au désintérêt des utilisateurs occasionnels et donc à une casse et des accidents accrus, mise en place d’un soutien de type « Second Empire » avec les mêmes résultats qu’à l’époque, etc. Nous sommes, depuis plusieurs années déjà, dans une situation où les capacités se réduisent beaucoup plus vite que le budget.

Surtout, ce financement aurait permis d’absorber largement tous les grands programmes de recapitalisation des années 1980 en les adaptant évidemment au contexte actuel. Nous aurions peut-être déjà deux porte-avions et de nouveaux sous-marins nucléaires d’attaque, l’avion Rafale équiperait presque complètement nos escadrons, nous aurions sans doute renouvelé notre flotte de ravitailleurs en vol et de transport, nos troupes au sol, enfin, ne pourraient plus être confondues avec celles de l’opération Daguet en 1991. Avec un système félin plus avancé et nos engins Scorpion, notre infanterie, pour ne citer qu’elle, serait la mieux équipée du monde. Nous aurions enfin eu suffisamment de moyens pour explorer les voies nouvelles comme les drones, la robotique ou le cyber et y être en pointe (avec encore les fois de nombreuses retombées industrielles) plutôt qu’à la traîne. Non seulement nos équipements seraient plus modernes mais ils seraient d’autant plus nombreux que la disponibilité technique serait sans doute plus élevée. Surtout, il n'aurait pas été nécessaire de réduire nos effectifs de 80 000 hommes et femmes en dix ans. On aurait peut-être même pu les accroître. Avec les emplois industriels déjà évoqués, c'est peut-être 400 000 postes de travail de plus qui existeraient aujourd'hui. 

Le plus important est que politiquement nous disposerions d’un outil de projection de forces puissant, second seulement de celui des Etats-Unis et sans leurs contraintes institutionnelles. Nous ne serions pas obsédés par l’idée de « peser dans une coalition » puisque nous n’aurions pas besoin de coalition. Nous ne serions pas condamnés à mener des guerres minuscules. Nous serions capables de vaincre des adversaires bien supérieurs en volume et en puissance aux 3 000 combattants que nous avons affrontés au Mali, nous aurions pu (avec moins d'intrusion politique) mieux assurer notre mission en Kapisa-Surobi, nous serions intervenus seuls en Libye s’il avait fallu (et non simplement représenter 20 % des frappes), nous aurions pu porter nous-mêmes nos troupes au Mali, nous aurions été capables si nous l'avions voulu de lancer une campagne de frappes sur la Syrie sans avoir à attendre une décision américaine, nous aurions été capables d'envoyer les effectifs suffisant en Centrafrique pour y assurer une vraie mission de stabilisation, nous ne représenterions pas enfin 3 % des frappes contre l'Etat islamique après avoir tant occupé l'espace diplomatique. Bref, nous serions encore une puissance indépendante et respectée, la 3e au lieu de la 8e en termes de budget de défense, pour un effort finalement modeste voire même profitable économiquement.

Au lieu de cela, on préfère encore réduire les moyens de notre outil militaire, en réduisant ouvertement le budget de défense ou, plus discrètement, en mentant sur des recettes exceptionnelles qui ne viendront jamais. On sous-budgétise le coût anticipé des opérations extérieures et on prend ensuite une partie de la différence dans les investissements des armées. On aboutit ainsi à ce paradoxe que chaque opération, même réussie, réduit nos capacités et qu'à force de victoires, on tende à disparaître. Pour un coût équivalent à cette ponction, on préfère supprimer le jour de carence des fonctionnaires.

Il est temps de savoir si nous voulons toujours être une puissance. Si tel est le cas, il n'y a pas d'autre solution que de revenir sur la spirale de destruction des outils qui permettent de l'être. Dans le cas contraire, autant supprimer tout de suite notre armée avant que tout cela ne devienne définitivement ridicule. 

jeudi 15 décembre 2016

L'état de barbarie

En janvier 1994, je suis revenu très troublé de mon expérience de presque sept mois dans une grande ville assiégée. J’en suis revenu écœuré du Machin, sa bureaucratie imbécile, sa gabegie et surtout sa vision surréalisme de l’emploi de la force armée : protéger l’aide humanitaire mais empêcher la population de fuir, tenir les positions conquises par les Bosno-Serbes (on appelait cela s’interposer) et leur permettre ainsi d’utiliser les unités de choc ailleurs, être capable de défendre les « zones de sécurité » mais sans préparation, sans moyens et si possible sans combat, à la manière du glorieux bataillon néerlandais de Srebrenica.

J’étais écœuré aussi par la gestion médiatique de cette affaire, en gros blocs de gentils et de méchants, blocs changeant d’ailleurs de couleur suivant les tendances. Certains hurlaient à la menace de l’implantation de hordes sarrasines en plein cœur de l’Europe et appelaient à l’alliance « naturelle et historique » de la France chrétienne avec les protecteurs serbes (« pas des sucrés certes, mais ils ne nous menacent pas eux ! ») et plus largement slaves orthodoxes. Ils étaient rejoints par ceux qui voyaient la main de la CIA partout et pour qui tout ce que l’on voyait dans les médias mainstream n’était que manipulation grossière ourdie par l’Empire. Plus nombreux et visibles étaient les adorateurs des « philosophes » en chemise blanche et autres épouse (officielle) d’un Président de la République qui prenaient la pose auprès des victimes des valeureux et purs Bosniaques « génocidés » par ces immondes salauds de Serbes, identifiés à des Nazis.

Les faits ne pénétraient pas dans le monde de leurs croyances, mais pouvaient éventuellement s’y coller à condition d’être compatibles. Bien entendu, les informations elles-mêmes, alors très physiques en l’absence d’internet, il fallait les chercher soi-même sur place, parfois avec courage comme quelques grands reporters permanents mais le plus souvent en allers-retours de quelques jours, ou, ce n’était pas incompatible, en se les faisant fournir par de généreux pourvoyeurs d’images, films et documents divers. Il fallait nourrir les médias en scoop et images chocs et beaucoup, formés à la manipulation y excellaient, en particulier localement du côté bosniaque et internationalement du côté américain, où le lobbying est inhérent à la politique (avec donc aussi, ce qu’on oublie souvent, un courant de manipulation pro-serbe bien organisé (1)).

En réalité, la vie sur place regroupait le pire de presque toutes ces visions aussi restrictives qu’intéressées. Sarajevo était frappée quotidiennement de centaines d’obus, de tirs de snipers, de rafales de mitrailleuses lourdes, voire de barils d’explosif lancés dans la cuvette. Entre 5 000 et 6 000 civils ont été ainsi massacrés et des dizaines de milliers d’autres blessés à vie dans leur corps et leur âme. Mais il y avait aussi le quartier serbe de Gorbavica, au centre de la ville et tenu par les forces Bosno-Serbes. Ce quartier était frappé aussi, il est vrai en bien moindre mesure que le reste de la ville et il n’était pas assiégé, mais personne n’en parlait. Son sort après la victoire des Bosniaques n’a jamais été raconté non plus.

Car la ville était pleine aussi de beaux salauds, en particulier dans la vieille ville ottomane, qui introduisaient une deuxième couche de souffrances à la population. Ces brigades mafieuses n’hésitaient pas à racketter les habitants et détourner l’aide humanitaire (jusqu’à 80 %) à leur profit (mais aussi, surréalisme des guerres civiles, celui des Bosno-Serbes contre qui ils se battaient et à qui ces petits seigneurs achetaient des munitions). Sur les 70 et quelques soldats français tués ou blessés à Sarajevo en 1993 une bonne moitié, surtout sur l’aéroport, a été frappée par les Serbes, et une autre moitié, dans la vieille ville où j’étais affecté, par des miliciens bosniaques. Il est vrai que le gouvernement bosniaque a finalement eu le bon goût à la fin de 1993 de faire une guerre civile à l’intérieur de la guerre civile et de se débarrasser des bandits les plus encombrants. Le chef des forces spéciales de la police s’était alors occupé personnellement du chef de la 10e brigade, qui, pour donner un exemple des mœurs locales, avait égorgé publiquement son fils.

Dans tous les cas, l’existence de salauds à l’intérieur ne faisait pas disparaître celle des salauds, encore plus nombreux et plus violents, de l’extérieur. De la même façon, l’instrumentalisation des souffrances des populations afin de susciter une intervention extérieure, voire la manipulation grossière et les intox, n’empêchait pas ces souffrances d’exister en masse. Oui, la ville de Sarajevo était la capitale du cynisme le plus dur et de l’égoïsme le plus abject, mais il y a avait au-dessous des obus serbes et de la nomenklatura politico-policière locale des dizaines de milliers de petites gens qui étaient piégés et souffraient un martyr. C’était d'ailleurs plutôt dans ce monde d’en bas qu’on retrouvait un peu d’espoir dans la nature humaine.

C’est finalement cette intervention militaire, après des années d’atermoiements et de pusillanimité, qui a mis fin à la guerre et à ses souffrances, en deux semaines. Les adeptes de l'alliance chrétienne auront pu constater auparavant que les massacres et exactions massives (y compris l’expulsion des Serbes de Krajina par les Croates catholiques) avaient été plutôt perpétrés sous le signe de la croix. Ils auront pu constater ensuite que l’islam soufi s’y révélait plus résistant au prosélytisme wahhabite qu’en France. La mafia, la corruption, les magouilles en tous genres sont restées en revanche une spécialité locale et on reste loin de l’idéal BHLien d’une société multiculturelle d’amour et de paix.

Toute ressemblance avec un siège contemporain n’est évidemment pas fortuite. Les guerres civiles sont choses atroces qui relèvent bien plus du surréalisme au niveau politique et des déformations de l’expressionnisme le plus sombre au ras du sol. Les adeptes du cubisme et de ses gros blocs de couleur y sont forcément en décalage souvent grossier avec la complexité des choses. Oui, il y a à Alep des djihadistes et des salafistes (le tiers du total des combattants environ et souvent extérieurs à la ville) dans les rues d’Alep-Est comme il y avait des salauds dans les rues de Sarajevo. Oui, ces salauds peuvent avoir pris en otage une partie de la population. Oui, la population d’Alep-Ouest a également été frappée aveuglément par les rebelles. Oui, les souffrances d’Alep-Est sont instrumentalisées. Oui, des informations fournies par tous les camps sont fausses ou au moins très suspectes (quelques exemples ici ou ici). Cela n’empêche pas pour autant des souffrances immenses d’exister… comme ont pu exister les souffrances de Homs, de la Goutha et d'autres, victimes de ce qui reste, au mieux un emploi maladroit des forces (« C’est la guerre », « Ils n’ont pas de munitions de précision », « Les X font pareil à Y », etc…) au pire, ce que je crois, une politique assumée de terreur. On peut tourner les sources dans tous les sens, Assad reste le plus grand salaud d’une région qui n’en manque pas et il ne sert à rien d’en appeler aux autres horreurs, au Yémen en particulier, pour d’un seul coup l’exonérer. Au passage, son titre autoproclamé de « rempart contre le terrorisme » fait, en étant gentil, rire jaune quand on se rappelle le nombre de victimes, y compris françaises, des organisations soutenues par ce régime.

Une grande différence cependant avec Sarajevo, Srebrenica, Gorazde et autres, c’est qu’il n’y aura cette fois aucune intervention militaire occidentale. L’intervention, elle a déjà eu lieu, elle est russe et selon une règle non écrite de la guerre froide, à partir du moment où un des camps occupe le terrain, l’autre n’y met pas le pied. Alep, rejoindra donc Berlin-Est, Budapest, Prague, Kaboul ou Grozny dans la liste des villes où les Russes et leurs alliés feront ce qu’ils voudront. Si intervention il devait y avoir, ce qui se discute, c’était bien avant qu’il fallait y penser. Maintenant, il n’y plus qu’à s’indigner, protester et éteindre la Tour Eiffel, toutes choses peut-être nécessaires, à condition de ne pas exclusives non plus, mais en tout cas suffisantes en rien.

Il faut admettre désormais qu’entre l’incohérence américaine (car le bizarre n’est pas forcément un plan machiavélique, c’est bien plus souvent de l’incohérence) et la bravade sans bras française, les puissances occidentales ont été ridicules. L’agir sans agir, c’est bien dans la philosophie taoïste mais beaucoup moins intéressant dans la politique internationale. Si on décide en 2011 qu’il est préférable de soutenir la révolution contre Assad, et bien on le fait vraiment, pas en postures, pas en sous-traitant l’aide concrète aux monarchies du Golfe et en attendant, oh surprise !, la prédominance des mouvements djihadistes et salafistes. Si on décide de ne pas intervenir, nous Français, en Irak et en Syrie, ce qui me paraissait souhaitable, et bien là-aussi on le fait vraiment, on maintient les contacts y compris par des ambassades (ce qui est leur rôle) et on reste très vigilant. Nous avons finalement fait un mélange de tout cela, nous plaçant désormais dans la plus inconfortable des postures : sans grand effet sur place et désormais ouverts à toutes les critiques et surtout les attaques. J'ai le sentiment pour ma part que le pire serait maintenant qu’on s’aligne sur Assad et ses alliés, nos effets seraient toujours aussi faibles et nous serions encore plus soumis à la critique et aux attaques. On peut se lamenter maintenant sur le sort présent et à venir de la population d’Alep-Est mais c’est aussi sur notre politique qu’il faut pleurer.


Le titre est emprunté à un livre de Michel Seurat, paru en 1989, et consacré à la Syrie d'Hafez el-Assad. Il a été republié en 2012 aux Presses Universitaires de France sous le titre Syrie, l'État de barbarie.

(1) Voir Mourir pour Sarajevo de Maya Kandel, CNRS Editions, 2013.