mercredi 23 novembre 2016

Le point Fillon

Les primaires du Centre et de la Droite constituent un exemple parfait d’un concept stratégique un peu méconnu mais pourtant essentiel, celui du « point de bascule ». Le point de bascule, c’est ce moment où une situation apparemment figée s’emballe brusquement et les événements s’accélèrent jusqu’à la survenue d’une conclusion imprévue dans ses délais et/ou ses résultats. 

Électeurs snipers

Ces points sont presque toujours le résultat d’un changement soudain des anticipations qui entraîne un changement, tout aussi soudain, des comportements. En l’occurrence, le point de bascule des primaires est survenu à la fin du mois d’octobre lorsqu'est apparue la possibilité de voir François Fillon au deuxième tour. Parti de très loin, François Fillon a commencé par monter dans les sondages avec l’exposition médiatique des débats et des émissions politiques, champs où il s'est avéré de l’avis général plutôt convaincant. En même temps, il n’était pas pour autant un inconnu pour le  grand public, comme Jean-Frédéric Poisson par exemple. Sa progression était donc plutôt logique mais pas à la vitesse que l’on a connue ensuite. Pour atteindre un tel niveau, quasi exponentiel (1 % d’intention de vote en plus chaque jour), il a fallu l’apparition d’un autre facteur : le changement soudain de perception par les électeurs. 

Dans un pays démocratique, les scrutins restent une somme de choix individuels confidentiels en fonction d’anticipations, que l’on cherche à conforter ou compromettre. Dans un contexte figé où deux candidats se détachent très nettement en tête, la scène paraît déjà jouée pour un premier tour. On peut apprécier un des deux candidats majeurs et souhaiter que la situation ne change pas, on peut être démotivé (à quoi bon se déplacer puisque tout est joué ?), on peut aussi en profiter pour appuyer un outsider proche de ses convictions tout en sachant que cela ne changera sans doute pas grand-chose. Lorsqu’il apparaît qu’un troisième candidat peut prétendre aussi au second tour, la situation change alors radicalement. L’attention se porte d’un seul coup sur cette confrontation à trois, au détriment des autres candidats. 

Une décision stratégique est toujours la confrontation entre des options et des critères de choix, sous contrainte de temps. En situation d’urgence, on choisit la première option qui correspond aux critères de choix. Avec un peu plus de temps et d’effort, on sélectionne parmi les options qui confortent ses critères. Toute la difficulté des prédictions électorales provient de la multiplicité de ces critères. On peut chercher à les cerner en catégorisant les électeurs, en estimant qu’une catégorie (les hommes CSP+ retraités par exemple) aura tendance à voter plutôt selon tels critères. Cette évaluation serait déjà complexe à réaliser en situation holiste (tous les membres d’une catégorie votent tous de la même façon), elle l'est encore plus en situation réelle, interactionniste, où les individus ne se conforment pas tous à l’attitude que l’on attend de leur groupe d’appartenance. Pour peu que les évolutions socio-économiques mais aussi politiques, reconfigurent assez rapidement les catégories et leurs critères de choix (appelons cela les valeurs), pour peu aussi que les « rebelles » à leur catégorie soient plus nombreux et le comportement collectif devient très difficile à anticiper. Il peut même changer du tout au tout puisqu'un changement de contexte change aussi la confrontation des possibilités et des valeurs. On peut se retrouver ainsi en soudain décalage avec ce que l’on croit être encore la vision de l’opinion publique. Le 9 février 1933, quelques jours après l’arrivée au pouvoir d’Adolf Hitler, les membres de l’Oxford Union votaient à 253 contre 153 qu’en « aucun cas, ils ne combattraient pour le Roi et la Patrie ». Six ans plus tard les mêmes étudiants d’Oxford se portaient massivement volontaires pour servir dans la Royal Air Force. A la mobilisation d’août 1914, on estimait qu’il y aurait 13 % de réfractaires en France (un an plus tôt, il y avait eu des mutineries à l’annonce de la simple annonce de l'allongement de la durée de service), il y en eu en réalité 1,5 %.

Dans le cadre, moins dramatique, d’une primaire à un parti politique, l’incertitude est très grande puisque, à l’intérieur même de l’électorat « normal » du parti, les votes peuvent glisser facilement d’un candidat à l’autre (les programmes ne sont pas très éloignés) et qu’en étant ouverte, le nombre de « volontaires » extérieurs peut aussi être très important (on peut avoir une dilatation du nombre de votants du simple au double). Les critères de programmes jouent bien sûr mais par rapport à une élection nationale moins que l’appréhension des personnes ou les calculs. Très clairement, lorsqu’un choix (François Fillon) est venu possiblement satisfaire le critère « élimination de Nicolas Sarkozy » beaucoup ont saisi cette possibilité. Certains ont pu adhérer aussi à la personne et au programme de François Fillon mais pour d’autres ce n’était pas le critère principal. Le bulletin Fillon était pour eux un tir (politique) de sniper dans ce qui devenait soudain une embuscade. 

Significativement, au vu des résultats de premier tour si l’électorat de Nicolas Sarkozy était, à 68 %, au cœur du parti (le carré des « fans »), si celui d’Alain Juppé était réparti presque équitablement entre LR (31%), UDI et gauche (23-25% à chaque fois), celui de François Fillon a été le plus éclaté politiquement. Il a attiré 400 000 électeurs LR de plus que Nicolas Sarkozy mais aussi beaucoup d’électeurs des autres grandes tendances politiques (100 000), du centre (220 000) et du FN (180 000) et surtout plus de 410 000 sans appartenance politique affirmée (85 000 seulement pour Sarkozy). Incontestablement, le choix Fillon a dépassé le choix purement politique. Encore une fois, il a pu séduire pour ses qualités intrinsèques mais aussi certainement pour ses qualités relatives de capacité d’élimination de Nicolas Sarkozy et, en moindre partie, d’Alain Juppé, certains électeurs n’ayant choisi celui-ci que par sa capacité à barrer la route à l’ancien Président de la République. 

Avec le second tour, le contexte et les anticipations (pour les élections présidentielles désormais) changent aussi radicalement, ce qui peut introduire des phénomènes compensateurs à ce qui, au soir du premier tour, semblait être un triomphe annoncé pour François Fillon. 

Coincer la bulle

Dans l’absolu, les bascules de ce genre ne devraient pas constituer une surprise, dans les faits c’est presque toujours le cas. Les estimations de vote donnent une image instantanée du comportement attendu. Outre que leur marge d’erreur est grande dans un contexte aussi volatil que des primaires d’un parti, elles sont forcément, le temps de les réaliser, en décalage avec un phénomène de bulle qui évolue très vite (et qui est accéléré par ces mêmes estimations). L’isoloir même, cet endroit rare sans aucune surveillance, constitue une zone à forte gravité. Plus on s’en approche et plus les comportements sont affectés. Les tout derniers jours, voire les dernières heures, sont toujours des périodes de fluctuations que l’on maîtrise mal.

Par ailleurs, si les sondeurs peuvent indiquer des tendances, ils émettent rarement des jugements radicaux sur l’avenir, essentiellement par peur d’un échec qui mettrait en cause leur crédibilité. Dans la mesure où ceux qui commandent les études ne demandent pas des hypothèses pondérées de probabilités, ce qui est pratiquement la seule démarche rationnelle, mais de quoi annoncer des situations précises (sans même préciser les fourchettes d’erreur), les erreurs sont fréquentes voire obligatoires. Or, si un institut de sondage cherche évidemment à répondre à la demande, il doit assurer aussi sa crédibilité à plus long terme, et le coût, en termes d’image, d’une erreur est toujours plus important que celle d’un succès (l’intensité ressentie d’un échec est environ quatre fois plus importante que celle d’un succès selon les travaux de Daniel Kahneman). Le très sérieux journal Literary Digest ne s’est jamais remis d’avoir, à grand frais, réalisé une étude où il prédisait une large victoire de Landon sur Roosevelt aux élections présidentielle de 1936. 

Pire encore, le coût d’un échec conformiste n’est pas le même que celui d’un échec audacieux. Il vaut mieux se tromper comme les autres que d’avoir envisagé quelque chose d’original. Encore ne parle-t-on là que de dégâts d’images, les annonceurs de catastrophes pouvant aussi payer plus chèrement leur audace. L’Histoire est pleine de dictateurs surpris par les révolutions alors que leur service de renseignement politique avait nettement perçu, au moins à la base, ce qui se passait. Les leaders des démocraties, entourés de courtisans, de cabinets chiens de garde, ne rencontrant les gens du monde extérieur que dans des réunions de fans, peuvent être aussi victimes de ce genre d’aveuglements vis-à-vis du rejet qu'ils suscitent. 

Tout incite donc à la prudence des jugements lorsque l'erreur se paye d'une manière ou d'une autre et d'autant plus lorsque ce jugement influe lui-même sur les événements.  Tout incite donc aussi à l’erreur importante lorsque survient d'un seul coup un emballement ou une bulle quelconque. 

Encore ne parle-t-on ici que des organismes de sondage. Les analystes politiques sont cependant soumis à des biais et des influences similaires. Si un jugement peut modifier les anticipations, il est toujours tentant de porter des jugements qui confortent les anticipations que l’on souhaite, quitte à tordre un peu la réalité des faits voire à les occulter lorsque leur simple expression peut « faire le jeu de ». Cela est évident pour les acteurs politiques (qui annoncent forcément la victoire en espérant la provoquer) mais personne n’est vraiment dupe. 

Cela est plus subtil pour les journalistes arbitrant entre l’objectivité que leur impose leur déontologie et leurs préférences personnelles. Contrairement aux philosophes, qui par leur statut étrange peuvent visiblement dire n'importe quoi (et c'est tant mieux, à condition de parfois faire surgir un concept intéressant), les journalistes payent aussi parfois les erreurs, et notamment les audacieuses. Ils sont conduits logiquement à aligner leur analyse sur des sondages qui lorsqu'ils sont longtemps à peu près identiques donnent l'impression, par ligne de fuite, de donner une image solide de l'avenir. A force de se répéter, il leur devient de plus en plus difficile de se déjuger même quand apparaissent de nouvelles informations. Plusieurs expériences (Stuart Oskamp, en 1965 par exemple auprès de psychologues) ont ainsi démontré qu'à partir d'un certain seuil, les nouvelles informations ne servaient plus à améliorer la qualité des jugements des experts mais à les conforter. 

Les opinions, ça colle. Plus le temps passe, plus tout le monde est d'accord et plus il est difficile de changer surtout quand il faut le faire vite et sur des données incertaines. Cela est encore plus difficile lorsque cette nouvelle perspective déplaît. Cela demande une grande force de caractère rare. On trouve presque toujours après une surprise que certains l'avaient prédite mais qu'ils n'ont simplement pas été visibles, c'est-à-dire exposés médiatiquement. 

Army of Me 

Heureusement, maintenant il y a aussi le Logrus. Les comportements des électeurs, qui, dans un contexte de « longue traîne» (quelques grands médias suivis d'une multitude d'autres sources d'informations ) ont des moyens de s'informer plus variés qu'auparavant peut ainsi échapper à celui des experts les plus en vue. Dans la mesure où avec l'accès large avec l'information on peut voir apparaître plus facilement des experts-amateurs (l'information collaborative), d'autres influences peuvent ainsi jouer, à l'insu des grands médias, pour créer des mouvements qui, lorsqu'ils rencontres des attentes, peuvent être assez puissants pour entraîner des bascules. On se souvient de l'influence d'un Etienne Chouard, parfait inconnu, dans la victoire du non au référendum de 2005, en contradiction avec l'immense majorité des acteurs politiques et des analystes des grands médias mais plus en accord avec un malaise grandissant vis-à-vis du projet. Ce qui est intéressant avec ces primaires, c'est qu'il n'y a même pas eu besoin d'experts-amateurs, l'expertise de chacun a suffit pour faire basculer les choses.


Le citoyen moderne est à la fois plus informé que jamais (à condition de faire un effort) et visiblement frustré d'une offre politique qui apparaît comme à la fois peu diversifiée et impuissante face à des problèmes graves. Le vote est un des rares instruments qui s'offre à lui de surmonter cette frustration et de se rebeller, au mépris parfois de toutes les prédictions, avec parfois même aussi l'envie de les déjouer et de faire mal. Nul doute que l'on assistera encore à des points de bascule et des surprises.

vendredi 11 novembre 2016

Le jour d’après la grande attaque


Ce billet a été écrit 19 jours avant l'attaque du 13 novembre 2015. Nulle divination de ma part, tout cela était logique et tous les experts « autoproclamés » (comprenez des citoyens intéressés, hors institutions, par la défense et la sécurité de la France) étaient d'accord là-dessus. L'expérience tend à prouver que quand des gens venus d'horizons différents et qui ne subissent pas de biais corporatistes, tout en disposant par les sources ouvertes de 80 % des informations des institutionnels, en viennent à s'accorder, ils ont souvent raison. Il est peut-être alors plus intéressant de s'intéresser à ce qu'ils disent qu'à les mépriser. 

Un an plus tard, je m'aperçois que j'ai été trop optimiste. Contrairement, à ce que je pensais, la gestion des événements par le ministère de l'intérieur a été déplorable. Je ne parle pas des hommes et des femmes qui se sont retrouvés en première ligne et qui ont fait ce qu'ils ont pu avec courage. Je parle du ministère en tant qu'organisation, visiblement plus pressé de se défendre contre les critiques (pourtant le carburant de l'adaptation) qu'à anticiper des événements nouveaux et s'y préparer. Encore une fois, cette attaque ne pouvait être une surprise, il est inadmissible que l'on n'ait rien fait de sérieux pour s'y préparer. 

Pour le reste, rien n'a vraiment changé et le brouillard ne s'est pas dissipé. Contrairement à ce qui était annoncé (« Je vous promets solennellement que la France mettra tout en œuvre pour détruire l'armée des fanatiques qui ont commis ces crimes » ici), nous avons à peine bougé car gesticuler avec des projets de lois, un état d'urgence permanent et des milliers de soldats inutiles dans les rues, ce n'est pas bouger. 


xxx

25 octobre 2015


C’est donc à peu près entendu, la guerre de la France contre les organisations djihadistes qui dure déjà depuis vingt ans durera encore sans doute au moins autant. Dans le cadre de cette lutte, il est à peu près certain aussi que la foudre, la grande, celle qui fend les montagnes, ne nous épargnera pas éternellement. Les attaques de 2012 et 2015 ont été dures et surprenantes, en fait surtout dures parce que nous, nos dirigeants en premier lieu, avons été surpris alors que de nombreux éléments indiquaient que cela surviendrait. On ne peut introduire la notion de résilience dans le livre blanc de la défense de 2008 et n’en tenir aucun compte, se féliciter régulièrement de déjouer des attentats et ne pas assumer que nous ne pourrons jamais tous les éviter. Ces attaques, et même celles de janvier dernier, qui ont provoqué beaucoup d’émotion, ne sont pourtant encore que peu par rapport aux dizaines d’attentats massifs et d’attaques dynamiques qui ont frappé diverses nations du monde depuis 2001. La première des responsabilités serait d’expliquer que cela arrivera très probablement sur notre sol dans les semaines, mois ou années à venir. 

Cette grande attaque, par exemple sous la forme d’un commando venu de Libye éclatant en cellules autonomes de massacre au cœur de Marseille ou d’une équipe de snipers frappant les foules parisiennes une nuit du nouvel an…ou tout autre procédé pourvu qu’il soit stupéfiant, sera sans doute finalement bien traitée, c’est-à-dire contenue et réprimée, par les services de police. Le dispositif de l’opération Sentinelle, aura peut-être même cette fois une autre utilité que psychologique. Cela limitera les effets mais n’empêchera pas des dizaines, voire des centaines, de victimes et un immense choc. Tout cela a été parfaitement décrit par ailleurs, en particulier ici et ici.

Il reste à savoir ce qui se passera le jour d’après. Quelle sera la réponse à ce qui, bien plus qu’en janvier, ressemblera vraiment aux attaques du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis ? La France faisant partie des ennemis privilégiés de plusieurs organisations djihadistes, il est probable que tout cela a déjà été anticipé. Les discours forts sont déjà écrits, les actions diplomatiques, les plans de mobilisation des forces de réserve, ainsi que les plans d’engagement des forces déjà prêts pour vaincre l’ennemi…

C’est de l’ironie. Il est probable qu’il n’en est rien. S’il y a bien un message que la France a envoyé après les attentats de janvier c’est bien qu’elle avait été surprise et qu’elle le serait encore plus en cas événements particulièrement graves. Car il ne faut pas confondre les réactions qui ont suivi, le déploiement précipité des militaires dans les rues de métropole comme on injecte une forte dose d’anti-dépresseur, la légère inflexion dans la réduction des budgets et des effectifs, l’engagement momentané du groupe aéronaval dans le Golfe, la nième loi sur la sécurité, comme des signes d’une réelle stratégie. Une stratégie suppose en effet la définition d’un chemin vers la victoire et la fin de la guerre, et ce chemin on ne le voit guère. Pourtant, quand on cumule tous les moyens engagées dans la « guerre » annoncée par le Premier ministre en janvier, nous sommes au niveau de l’« engagement majeur » (une expression pour justement éviter le mot « guerre ») prévu par le Livre blanc de 2013 et certainement contre l’ennemi prévu par ce même document, tout simplement parce qu'il n'y en a aucun (juste toujours la même liste de menaces). La confusion n’est d’ailleurs toujours pas dissipée, le même Premier ministre qui déclarait la « guerre » annonce maintenant de fait des actions de « police » en Syrie.

L’épée est donc déjà sortie mais pour quel effet ? Nous avons engagé deux brigades dans les rues de métropole afin de rassurer un peu les Français, nous tentons d’endiguer les organisations armées nord-africaines avec 3 000 hommes et quelques aéronefs en limite d’un sous-continent très fragile et de la taille de l’Europe, quant à nos 12 avions de combat au Proche-Orient, ils réalisent 3 % d’une campagne de frappes qui n’obtient que des résultats mitigés contre l’Etat islamique. Le moins que l’on puisse dire est que vu de Raqqa notre contre-djihad manque singulièrement de punch et nous sommes pourtant à notre maximum.

Quel sera alors la réponse stratégique si un commando de l’Etat islamique ou d’al-Mourabitoune parvient à tuer d’un seul coup à tuer autant de civils que le Lashkar-e-Toiba à Mumbai en 2008, soit dix fois plus qu’à Paris en janvier dernier ?

Il faudra alors d’abord expliquer aux Français, pourquoi dans ce pays qui produit 2 200 milliards d’euros de richesse chaque année, l’Etat a la plus grande difficulté à en dégager 62 (99 si on avait continué le même effort qu'en 1990) pour assurer ses missions régaliennes, celles qui assurent la sécurité des Français avec une armée, une police, une système judiciaire et pénitentiaire, une diplomatie. Pire encore, il faudra expliquer pourquoi on a diminué en permanence ces moyens, pourquoi on a baissé la garde alors qu’on ne cessait de dire, y compris dans les documents officiels, que le monde qui nous entourait était toujours plus dangereux. Il sera alors difficile à la même classe politique qui a initié et organisé cette baisse de la garde depuis plus de vingt ans de persuader qu’elle est capable de porter le fer avec fermeté et efficacité contre l’ennemi. Que ceux qui ont provoqué le phénomène avec légèreté soit en mesure de le traiter avec gravité. Que ceux qui ont invoqué des contraintes extérieures pour ne pas agir, notamment européennes, soit capables d’un seul coup de s’y soustraire. Que ceux qui faisaient des affaires avec les monarchies du Golfe, y compris un ancien Président de la république et un ancien chef d’état-major des armées, n’ont pas fermé les yeux sur leur prosélytisme salafiste dévastateur.

La grande attaque sera peut-être le coup grâce, non pas de la France qui a résisté à bien plus, mais d’une certaine France. Le balancier permanent entre l’ouverture et la sécurité, pour l’instant oscillant, basculera largement du côté cette dernière dans un pays à cran. Les conséquences politiques internes en seront sans doute considérables, en particulier en période électorale. Les conséquences sociétales le seraient aussi, ce serait d’ailleurs peut-être un des objectifs de l’attaque. Il faudra gérer la crise autrement que par des slogans, des numéros verts et la désignation de « référents » antiracistes. Il faudra gérer des colères de tous côtés et on ne voit pas très bien comment cela évoluera.

Il y aura des conséquences aussi sur la vie internationale. Il sera difficile de ne pas réagir autrement que par des gestes symboliques ou de faible volume. Le problème est que nous n’avons pas vraiment les moyens de vaincre seuls une grande organisation armée comme l’Etat islamique. Non seulement nous avons réduit notre effort budgétaire, mais, en nous contentant de gérer, difficilement, le modèle de forces hérité de la guerre froide, et en raisonnant en termes de listes de menaces (« le terrorisme ») au lieu d’ennemis sur lequel nous modeler, nous avons un outil de défense apte à tout mais bon à vaincre aucun ennemi un peu important. A cet égard, la victoire au Mali ne doit pas faire illusion. Non seulement les groupes ennemis sur place ne disposait que de 3 000 hommes et si nous avons détruit leurs bases locales, nous ne les avons pas vaincus définitivement. Le combat continuait d’ailleurs, avant que nous décidions de nous en prendre aussi à l’Etat islamique, au moins vingt fois plus important en effectifs. Au final, nous tenterons bien des choses mais avec des moyens insuffisants en attendant, il faut l'espérer, ceux de la mobilisation mais qui viendront des années plus tard. En attendant, il faudra faire preuve d'intelligence, de ruse, et mener aussi une guerre implacable avec des moyens limités. On ne sent pas cependant l'imagination au pouvoir pour l'instant. 

La direction de la France est aujourd’hui dans un entre-deux, en paix mais déjà- à force de petites réactions -dans un « engagement majeur », inhibée devant la qualification de l’ennemi (toujours « terroristes » jamais « djihadistes »), bloquée même devant la notion même d’ennemi préférant parler de criminels, coincée devant le mot « guerre » tel un gouvernement de 1939, soucieuse de ne pas déplaire à ses gros clients, acceptant- malgré les événements- la dégradation de ses instruments de puissance, s’avouant impuissante à trouver des moyens supplémentaires pour protéger les Français (sa mission première). 

Ce brouillard ne durera pas. La grande attaque sera une épreuve terrible mais elle soulèvera le couvercle et permettra de constater, si nous sommes encore vivants ou déjà morts. 

mardi 8 novembre 2016

Objectif Raqqa ?

Croyant qu'il n'y trouverait aucun intérêt stratégique et qu'il ne disposerait pas des moyens nécessaires, je pensais que le Parti de l'union démocratique (PYD) serait réticent à lancer une grande offensive sur Raqqa. Apparemment, je me trompais. Les Américains ont su se montrer convaincants.

La capitale de l’Etat islamique, première ville importante tombée sous sa coupe, est évidemment un objectif important, voire décisif, dans la guerre contre l'organisation. Sa prise, en parallèle de celle de Mossoul, mettrait fin à Daesh comme territoire, les autres zones encore sous son contrôle pouvant difficilement subsister sans ces deux villes. Cela ne signifierait sans doute pas pour autant la destruction de l’organisation, prête à un retour à la clandestinité. Cela déboucherait aussi sur la mise en place d’un nouveau paysage politique régional très incertain mais marquerait aussi incontestablement la fin d’une période stratégique. C’est probablement la recherche de la coïncidence de cette fin avec celle de la présidence Obama qui explique cette hâte et par voie de conséquence la pression exercée faite sur le PYD, hégémonique dans le Kurdistan syrien (Rojava) et dans l'alliance des Forces démocratiques syriennes (FDS), pour organiser une telle attaque.

D’un point de vue opérationnel, l’attaque presque simultanée ou, légèrement décalée (normalement avec attaque de fixation sur le front secondaire suivie de l'attaque principale) des deux principaux bastions ennemis. Daesh ne peut tout défendre en même temps et, sachant que les bascules de troupes d'un front à l'autre sont désormais très difficiles, on peut espérer que s'il a fait un effort particulier pour défendre une de ses deux capitales, il se soit affaibli pour l'autre. Le risque de cette posture est cependant, à l’inverse, la dispersion des forces de l’attaquant. Au contraire de l’Etat islamique qui peut agir en Syrie comme en Irak, il existe un cloisonnement politique dans l’emploi des forces anti-Deash. On n’imagine pas, pour l’instant du moins, l’armée irakienne poursuivre l’ennemi sur l’Euphrate syrien. On n’imagine pas non plus, quoiqu’il y ait parfois coopération entre les différentes (et opposées) mouvances kurdes, les FDS pénétrer en Irak. La seule force militaire pouvant basculer d’un théâtre à l’autre est celle de la coalition menée par les Etats-Unis. Or, celle-ci n’est pas extensible non plus et elle est pour l’instant concentrée sur la bataille difficile de Mossoul. Peut-être considère-t-on qu'il est possible de faire basculer une partie de la capacité de frappes, moins utile dans un combat urbain imbriqué, vers l'appui à la progression des FDS en terrain plus ouvert.

Au point de vue tactique enfin, la prise de Raqqa représente un défi presque aussi difficile que celui de Mossoul. La ville, peuplée de 240 000 habitants avant-guerre mais beaucoup plus depuis l’arrivée de réfugiés, ressemble dans sa géographie à Falloujah. A titre de comparaison, pour s’emparer de Falloujah au printemps 2016, les Irakiens ont déployé 40 000 hommes et bénéficié pleinement de l’aide de la coalition. Il leur a fallu néanmoins plus d’un mois de combat pour conquérir la ville face à, au maximum, 4 000 combattants de l’Etat islamique. Falloujah n’était pas un enjeu vital pour Daesh, au contraire de Raqqa qui a certainement l’intention d’y résister fermement avec, peut-être le double ou le triple de combattants. Les FDS, création des Etats-Unis il y a un an, constituent une force assez hétéroclite qui associe les Unités (kurdes) de protection du peuple, très majoritaires, à des groupes turkmènes et arabes sunnites ou chrétiens. L’ensemble représente peut-être une force totale de 40 000 hommes et femmes armés, mais avec beaucoup de combattants temporaires attachés à un secteur. La force permanente mobile et offensive, aidée et conseillée par les forces spéciales américaines, est plus réduite. Il n’y avait ainsi qu’environ 4 000 hommes pour s’emparer de Manbij en août dernier.

Sans l’appui plein de la coalition, la prise de Raqqa semble pour l’instant, un objectif hors de portée des FDS. On notera qu’après les déclarations initiales sur la « grande offensive », les discours des FDS se sont orientés plutôt sur l’idée d’ « isoler » la ville plutôt que de la prendre. A moins d'un effondrement inattendu (ou disparition volontaire) de l'Etat islamique, on peut donc s’attendre, au mieux, à une pression exercée sur le nord de Raqqa et un effort sur l’axe venant de Hassaqué en direction de l’Euphrate. Le contrôle de la zone entre Raqqa et Deir ez Zor, dans la région de la petite ville de Madan, serait déjà un résultat remarquable. Dans un deuxième temps, avec l'appui total de la coalition après de la chute de Mossoul, on pourra alors envisager véritablement la prise de Raqqa.

L’opération offensive des FDS est d’autant plus difficile que, contrairement aux forces irakiennes concentrées sur Mossoul, elles doivent prendre en compte aussi la région d’Al-Bab, cette zone stratégique tenue par l’EI coincée, à l’ouest et à l’est, entre les deux zones kurdes syriennes, et au nord et au sud, entre la Turquie et ses alliés rebelles arabes dont les forces poussent vers le sud et l’armée d’Assad assiégeant Alep. C’est cette région qui constitue l’enjeu stratégique premier pour les Kurdes syriens, bien plus que la ville arabe de Raqqa. On peut certes imaginer que la chute de Raqqa et l’éventuel effondrement de l’Etat islamique, sous sa forme actuelle, facilitera la prise d’Al-Bab (mais aussi la progression antagoniste des Turcs et de leurs alliés rebelles arabes). On peut imaginer surtout que le PYD, branche syrienne du PKK, ennemi déclaré d’Ankara, aura, à long terme, besoin de l’aide américaine, diplomatique et militaire, pour atteindre son objectif ultime d'unification et d’autonomie. La prise de Raqqa, ou du moins l’offensive dans cette direction (qui n’est pas la première annoncée non plus), est peut-être le préalable obligé de cette protection.

Le problème est que les Kurdes syriens, s’ils parviennent à s’emparer de la ville, en seront ensuite embarrassés. Leur présence dans la région suscite la colère de la Turquie, qui a déjà mis en garde contre la « transformation démographique » de la ville (la « kurdisation » du peuplement, déjà mis en œuvre dans d’autres endroits de la région). Il est possible aussi qu’elle suscite également un rejet local. L’hypothèse la plus probable est donc le transfert d’autorité sur la ville conquise à la branche arabe des FDS sans que l'on sache si ces groupes armés et milices tribales seront capables alors de tenir les positions. Cela constituera avec le Front sud, près de Deraa à la frontière jordanienne, une deuxième zone sous contrôle de groupes rebelles, alliés des Etats-Unis. 

Il est possible aussi que régime d’Assad, allié de fait pour l’instant avec le PYD et occupé loin de l'Euphrate, sauf en partie en Deir ez-Zor, s’y intéresse à nouveau une fois la prise d’Alep assurée. Sous la pression, peut-être commune, de la Turquie et du régime syrien, les Kurdes syriens et les rebelles arabes des FDS verront alors s’ils peuvent toujours compter sur les Américains, dès lors que ceux-ci auront atteint leur objectif d’effacer Daesh de la carte, sinon de le détruire. 

mercredi 2 novembre 2016

Un papillon sur l'épaule. Honneur aux soldats de l'opération Sangaris


Modification d'un billet publié le 31/12/2014


Quel est le combat le plus violent mené par des forces occidentales depuis 2013 ? Il s’agit certainement de l’affrontement survenu les 4 et 5 août entre les soldats français du Groupement tactique De Boissieu et des combattants de l’ex-Seleka à Batanfago au nord-ouest de la Centrafrique. Deux soldats français et un soldat congolais de la MISCA y ont été blessés alors que les bandes de la Seleka ont été détruites avec, selon les sources, de 37 à 70 tués et un nombre inconnu de blessés. Le fait est que, hormis quelques images passées en boucle sur les chaînes d’information pendant une journée, ces événements n’ont guère été mis en avant par le gouvernement. Tout se passe comme si cette victoire et celle de Boguila le 5 mai ou de Grimari en avril, face à une bande anti-balaka cette fois, ou encore les innombrables accrochages du Groupement Acier à Bangui dont celui du 20 août qui a provoqué des dizaines de blessés et beaucoup d'autres dans les différents mandats étaient des choses honteuses.

Il est vrai que l’opération Sangaris ne s’est pas vraiment passée comme prévue. Il n’existe que deux moyens d’user de la force légitime : la guerre et la police. Dans le premier cas, on affronte, un ennemi politique ; dans le deuxième cas, on s’oppose éventuellement à ceux qui contreviennent à la loi et l’ordre. En Centrafrique, contrairement au Mali, on a refusé de désigner un ennemi. On s’est donc lancé dans une opération de police internationale mais sans l’avouer (le cabinet du ministre de la défense m’a téléphoné pour me dire que ce n’était pas bien du tout de le dire) et surtout sans se donner les moyens de réussir. Une mission de sécurisation impose une présence humaine suffisante pour pouvoir s’imposer à tout le monde partout et en en même temps et bien entendu cette masse critique doit être d’autant plus importante que la situation est grave. 

Par sous-estimation de l’ampleur des bandes armées (certains hauts responsables auraient, paraît-il parlé de « promenade » en préparant l’opération) et en pariant à la fois sur la « sidération » des factions à l’arrivée des soldats français puis sur le secours rapide des Alliés, on a cru que l’engagement d’une poignée d’hommes, pour six mois suffirait (et 1 600 hommes au cœur d’une ville de plus d’un million d’hommes et sans parler de l’ensemble du pays, c’est une poignée). En réalité, c’est nous qui avons été surpris, par l’ampleur de la haine accumulée, par la force du mouvement anti-balaka, par l’état du pays qui nécessitait d’aller bien au-delà de la seule sécurisation, par le peu d’empressement des Européens à nous aider, par la lenteur enfin de la communauté internationale à nous relever. Il a donc été évident très vite que cette opération avait été mal engagée mais plutôt que de l’avouer, on a préféré fustiger les « pseudo-experts auto-proclamées » et les « généraux de Paris », puis, de plus en plus, jouer la discrétion.

Nous avons donc laissé notre poignée de soldats, à peine et discrètement renforcés de 400 hommes, dans une situation impossible au cœur des ténèbres, en proie aux spectacles de l’horreur, jusqu'au cannibalisme, aux mouvements plus ou moins rationnels des foules, aux accusations d’aider les uns lorsqu’on désarmait les autres, à l’impuissance devant les faits de délinquance (que faire des délinquants lorsqu’il n’y a plus de justice ou de police locale), à la menace permanente d’agressions aussi diverses que toujours soudaines. C’est ainsi donc que l’on a refusé aussi de communiquer vraiment sur les combats, pourtant victorieux, ajoutant en plus le manque de reconnaissance. 

Pire, l’espace médiatique, comme dans chaque opération de stabilisation en Afrique (Turquoise au Rwanda ou Licorne en Côte d’Ivoire), a été laissé à ceux qui nous voulaient du mal, exploitant les possibles fautes de comportement de quelques-uns des 15 000 soldats français qui finiront par être engagés au total dans cette « promenade » de six mois, mais surtout en les inventant. Pour beaucoup désormais l’engagement en Centrafrique, ce sera donc plus des accusations d’abus sexuels que des victoires au combat et surtout des milliers de vies sauvées. Les massacres évitées ne se voient pas et les aveux de manipulation ne sont jamais rapportés avec la même force que les accusations, quand ils sont rapportés.

L’opération Sangaris est ainsi devenue peut-être la plus difficile que les forces armées françaises aient eu à conduire depuis vingt ans. Si peu de soldats, trois au total dont deux au combat, ont été tués au regard des dangers encourus, le nombre de blessés et notamment de troubles psychologiques (un homme sur huit pour les deux premiers mandats pour un pour douze au retour d’Afghanistan) est particulièrement élevé. Beaucoup avouent avoir connu là leur expérience la plus épuisante. Bien au-delà des six mois initiaux évoqués, la force Sangaris et les contingents de la MINUSCA, sans parler par décence de la mission européenne (un millier d’hommes péniblement déployés après des mois de tractations sur les 1,7 millions que comptent les armées de l’UE), sont parvenus à détruire des milliers  d’armes et à assurer dans la plupart des villes de l’ouest centrafricain, résultat remarquable au regard des effectifs engagés. 

Tout cela est à mettre à l’honneur de nos soldats mais cela aurait pu être obtenu beaucoup plus vite, avec moins de souffrances et pour moins cher que les 500 millions d’euros que nous avons finalement dépensés (sans parler de l’usure des équipements) si on avait engagé tout de suite 10 000 hommes. Une opération de stabilisation comme Sangaris reste une opération de Sisyphe tant qu’une force nationale et/ou internationale suffisante n'est pas en mesure d’assurer la sécurisation minimale du pays. On espère que cela sera le cas avec la MINUSCA (et les 350 soldats français en réserve d’intervention). Le fait qu’il s’agisse de la sixième opération successive « MI », après l’échec des cinq précédentes (MISAB, MINURCA, MINUC, MICOPAX, MISCA) depuis vingt ans n’incite cependant pas à l’optimisme même si on est en présence, avec au moins 10 000 hommes, d’effectifs enfin un peu conséquents. Les effectifs sont nécessaires mais pas suffisants.

Preuve est ainsi faite que, par habitude, structure et surtout par effectifs insuffisants, les forces françaises en Afrique restent des forces d’intervention « coup de poing », forme d’engagement dans lequel elles sont encore très efficaces mais que dès lors que l’on sort de ce schéma, en refusant de désigner un ennemi, on se condamne à l’enlisement. Il faut soit l’assumer politiquement, soit en tirer des conséquences en infléchissant les évolutions en cours de nos forces. Nous ne pouvons déjà plus apparemment mener seuls des opérations de stabilisation et même les opérations de guerre tendent à se réduire à une simple collection de frappes sans possibilité de contrôler véritablement un espace important quelconque. 

L’opération Sangaris est officiellement terminée depuis le 31 octobre dernier, presque trois ans après son lancement. La France peut en être légitimement fière. Nous sommes la seule nation occidentale à avoir vraiment voulu faire quelque chose et avoir réellement agi, nous avons sauvé des milliers de vie et posé des bases, certes fragiles, pour la reconstitution d’un Etat. On attend maintenant une reconnaissance réelle et visible du courage et des efforts des soldats qui ont été plongés dans les ténèbres.

jeudi 20 octobre 2016

Mossoul, la bataille des cinq armées

A la fin du roman Le Hobbit, JRR Tolkien, décrit une grande bataille qui réunit une coalition d’armées pour le moins disparates, et habituellement antagonistes, face aux forces du mal. La grande bataille qui se déroule désormais dans le nord de l’Irak autour de la grande ville de Mossoul ressemble, en réel tragique cette fois, à cette grande confrontation finale où tous les acteurs de la guerre sont réunis. Essayons de décrire comme elle peut se dérouler.

Mossoul, comme centre de gravité

Mossoul est immense et concentre le sixième de toute la population contrôlée par l’Etat islamique ainsi qu’une bonne partie de ses ressources. C’est aussi une base historique pour l’organisation, l’endroit où elle a survécu clandestinement après les défaites de 2007-2008, celui d’où elle est repartie à la conquête des provinces sunnites de l’est de la Syrie et de l’Irak, le lieu enfin de sa plus grande victoire en juin 2014 et de la proclamation du Califat. Pour les adeptes d’une approche directe, comme les planificateurs militaires américains, Mossoul constitue donc un « centre de gravité » idéal, un objectif clair dont la conquête permettra d’atteindre des résultats décisifs. A cet égard, la volonté de territorialisation de l’EI aura permis, contrairement à l’action réticulaire et clandestine prônée par Al Qaïda, de donner au monde des repères beaucoup plus visibles de succès ou d’échecs. Cela a contribué un temps au succès de l’Etat islamique, les conquêtes spectaculaires suscitant admiration et allégeances. Les drapeaux plantés sur la carte sont désormais plutôt ceux de leurs adversaires. Cela contribue donc à l’inverse à la désagrégation de l’alliance de groupes et tribus que l’Etat islamique avait formé à sa suite et à l’accélération de son reflux.

La conquête de Mossoul est donc depuis le début de son intervention en août 2014 dans les plans du Central Command américain, pressé d’en finir et de se retirer à nouveau de ce théâtre maudit. De son côté, le gouvernement irakien a toujours été plus prudent, soucieux des menaces plus immédiates contre Bagdad comme de la complexité politique d’une telle opération au cœur d’un nœud d’intérêts contradictoires. Avant d’envisager cette bataille décisive, il aura donc fallu en passer par la lente reconstitution de forces de manœuvre et l’endiguement des dernières attaques de l’Etat islamique au printemps 2015 pour procéder seulement ensuite à la reprise du terrain. Après la reprise de Tikrit, victoire difficile et isolée en mars 2015, la reconquête a commencé véritablement à la fin de l’année sur l’Euphrate avec les batailles de Ramadi puis de Falloujah au printemps. Les efforts se sont portés ensuite sur le Tigre avec une progression rapide, signe d’un affaiblissement certain de l’ennemi, depuis Tikrit et Baiji sur l’autoroute n°1 jusqu’à la route qui relie celle-ci à Erbil, dans la zone de Qayyarah, Makhmour et Gwer. Les forces gouvernementales y effectuent alors leur jonction avec les forces du gouvernorat kurde laissant toutefois en arrière, entre le Tigre et la ville de Kirkouk, une poche encore tenue par une brigade de l’Etat islamique (soir entre 1 000 et 1 500 combattants et une centaine de véhicules) autour d’Hawija. Outre cette poche d’Hawija, l’EI ne contrôle plus alors en Irak qu’une partie de l’Euphrate à la frontière de la Syrie et surtout la région de Mossoul.

Outre la zone désertique à son sud-ouest, cette région de Mossoul est un cercle assez plat d’environ 30 km autour du centre de la ville avec des excroissances vers l’ouest en direction de Tal Afar (à 50 km) et Sinjar et vers le sud en direction de Qayyarah (à 60 km environ). La ville de Mossoul elle-même représente une zone urbanisée trois fois plus vaste que Paris intramuros, entourée de petites villes et villages sur les six axes routiers qui partent dans toutes les directions. La zone la plus densément urbanisée est à l’est sur l’axe en direction d’Erbil, la capitale du Kurdistan. La population résiduelle à l'intérieur de Mossoul est au moins de 600 000, soit le tiers environ d’avant-guerre.

Les options militaires de l’Etat islamique

On ignore quelles sont les forces réelles de l’Etat islamique dans cette région. Les estimations varient de 3 000 à 9 000 combattants, sachant qu’il est toujours difficile de distinguer entre soldats permanents, auxiliaires des milices locales, plus ou moins volontaires, ou policiers. C’est dans tous les cas relativement peu, par rapport aux dimensions de la zone de bataille mais aussi par rapport aux effectifs totaux de l’organisation, qui eux-mêmes varient de 30 000 à 100 000 hommes suivant les estimations. Il est vrai cependant que l’EI, victime de son hubris, n’a pas développé ses forces au rythme de ses conquêtes et qu’elle doit contrôler encore 90 000 km2 tout en faisant face simultanément à plusieurs fronts. Dans les principales batailles urbaines précédentes en Syrie comme en Irak, il déployait seulement une à deux brigades. Pour la défense de Mossoul, d'une bien plus grande importance stratégique, il est probable qu’il engage nettement plus de forces en fonction des modes opératoires choisis.

L’Etat islamique peut en effet ne pas vraiment combattre. Il est possible que Daesh soit abandonné par certains de ses alliés, voire même par une partie de ses combattants les moins motivés, laissant sur place un petit groupe de combattants isolés. Il est plus probable cependant qu’un repli général, s’il s’effectue, soit volontaire afin de ne pas perdre le gros de ses forces dans un combat conventionnel jugé perdu d’avance. Ce repli peut se faire vers le reste de l’Irak sunnite ou, surtout, la Syrie, avec les difficultés toutefois de franchir une route 47 sous le feu des Kurdes de Sinjar ou de la force aérienne de la coalition. Une méthode classique d’exfiltration consiste alors à se noyer dans le flux des réfugiés. Si l’Etat islamique laisse partir facilement la population civile de Mossoul, qui constitue autrement son principal bouclier, cela peut-être un indice de ce choix. Le repli peut s’effectuer aussi à l’intérieur même de la ville par un passage à la clandestinité, comme par exemple lors des opérations de reprise de Mossoul en novembre-décembre 2004 ou en 2008 après avoir été chassé de Bagdad et des provinces purement sunnites.

L’EI peut, au contraire, décider de combattre jusqu’au bout, en espérant, à l’image du premier siège de Falloujah en avril 2004, lasser et user ses ennemis par une résistance acharnée et l’exploitation médiatique des dommages collatéraux qui ne manqueront pas de survenir. Avec le temps, il peut espérer aussi que les antagonismes entre les Alliés renaîtront et enrayeront leur action. Dans cette hypothèse, les moyens mis en œuvre par l’organisation seront plus importants que ce qui est généralement estimé actuellement.

On assistera probablement, comme en témoignent les préparatifs depuis des mois, à un mélange de ces deux options, avec en parallèle de l’évacuation d’une partie des forces vers Raqqa, dont les leaders, un long combat de freinage mené par trois à huit brigades suivi peut-être d’un passage local à la clandestinité. Lors de la deuxième bataille de Falloujah en novembre 2004, les forces rebelles avaient diminué de moitié avant la bataille et les principaux leaders s’étaient enfuis. Les 3 000 combattants restant en revanche avaient combattu jusqu’au bout pendant plus d’un mois. 


Le dispositif de la coalition

Pour réaliser cette conquête, plusieurs armées ont été réunies autour de la plaine de Mossoul, selon un dispositif triple : zone statique de bouclage, plus ou moins étanche, et zone d’attaque.

D’ouest en est, à partir du barrage de Mossoul et sur les trois quarts de la ligne de front on trouve les forces du gouvernorat du Kurdistan. En 2014, l’ « armée » kurde irakienne comportait en fait trois composantes, une force commune et très négligée de brigades de réserve et surtout les milices, de 25 000 hommes chacune environ, du PDK du clan Barzani, proche de la Turquie, et de l’Union patriotique kurde (UPK) du clan Talabani, proche de l’Iran. Après la découverte de l’extrême faiblesse de l’armée irakienne en juin 2014, celle des Peshmergas (combattants kurdes) lors de l’offensive de l’EI en août en direction d’Erbil a été encore plus surprenante. Ceux qui avaient été capables de résister à Saddam Hussein pendant des années ne parvenaient à stopper les forces de l’Etat islamique qu’avec le secours de la coalition menée par les Américains. Le gouvernorat kurde irakien, au contraire du mouvement kurde syrien formé en 2011, s’est largement démobilisé avec les années de paix et la prospérité pétrolière. Depuis la stabilisation du front kurde irakien, les opérations y sont très statiques à l’exception de la reconquête des monts Sinjar et de la ville de Sinjar en novembre 2015, avec l’aide des forces kurdes turques du Parti des travailleurs (PKK) et syriennes du Parti de l’union démocratique (PYD).  Les forces kurdes ont intégré également les petites milices syriaque, assyrienne et yézidi présentes entre Sinjar et Telskuf au nord de Mossoul.

Grâce à l’appui du PDK, la Turquie, traditionnellement protectrice de la minorité turcomane mais cherchant aussi à se positionner comme défendant aussi les populations arabes sunnites, a installé une base à Zaylkan près de la ville de Bashiqa au nord-est de Mossoul où elle forme, équipe et encadre une petite milice arabe sunnite, la Garde de Ninive, dirigée par l’ancien gouverneur Atheel Nujaifi. Les effectifs globaux de cette force commune sont sans doute faibles, quelques milliers d’hommes au maximum. Son emploi reste une inconnue, le gouvernement de Bagdad étant très hostile à cette présence turque. Outre que les capacités militaires de cette force sont limitées, il est probable qu’il s’agit surtout là d’un instrument politique visant à peser sur la suite des évènements.

Les forces offensives de leurs côtés sont réunies au sud-est de Mossoul sur un front d’une centaine de kilomètres de front de Khazar à l’autoroute n°1. Elles comprennent quatre groupements.

Sur l’axe Mossoul-Erbil (autoroute n°2) et à partir de la ville de Kalak on trouve une (la 70e) à deux brigades (avec la 80e) kurdes, soit au maximum 6 000 combattants, associés à un bataillon de la 16e division d’infanterie et un bataillon de la division d’or, l’unité militaire « anti-terroriste » (forces spéciales). Ce groupement est le plus proche de Mossoul mais il doit parcourir 30 kilomètres sur l’axe le plus urbanisé et donc sans doute le plus difficile. Au regard des forces engagées, ce n’est pas l’axe prioritaire.

Plus au sud, c’est l’armée régulière qui est presque entièrement à l’action, soutenue par deux fortes bases-arrières installées à Kara Soar et à Qarrayah. Cette armée régulière est le vrai instrument de manœuvre irakien mais toujours plus ou moins associé aux Américains, leur créateur. Après l’effondrement de 2004 puis celui de 2014, c’est quasiment une troisième armée irakienne que les Etats-Unis ont reconstitué depuis l’invasion de 2003, avec l’aide d’Alliés de la coalition, dont la France en bonne place avec 300 conseillers et formateurs. Cette « nouvelle nouvelle » armée irakienne, qui s’ajoute au reliquat des 14 divisions de l’époque Maliki, est forte d’environ 4 divisions équipées et formées par la coalition et de l’unité anti-terroriste, équivalente à une forte division. L’ensemble représente, avec les services, une masse de manœuvre d’au maximum 50 000 hommes, tous volontaires, efficace mais constamment employée. Environ la moitié de cette force est déployée au sud de Mossoul.

A Gwer, c’est l’équivalent d’une brigade mécanisée qui est déployée, la plupart des éléments venant de la 9e division irakienne, la seule unité blindée de l’ordre de bataille. Elle a une quarantaine de kilomètres à franchir jusqu’à Mossoul sur un espace relativement ouvert. A Qarrayah, on trouve également l’équivalent d’une brigade avec deux bataillons de la 15e division d’infanterie, un élément de la division d’or et un autre de l’unité anti-teroriste du ministère de l’intérieur ainsi que des éléments de la police fédérale. Cette brigade plus légère est à 50 km de Mossoul sous un espace ouvert, hors des grands axes. L’élément principal se trouve au sud de Qarrayah entre l’autoroute n°1 et la Tigre. On y trouve une brigade lourde, un bataillon blindé de la 9e division et deux bataillons mécanisés, et des unités des unités de la 16e division placées sur l’autoroute. La brigade mais probablement engagée, comme élément offensif principal, en direction de Mossoul, 80 km plus au nord, par l’autoroute. La 16e division a peut être engagée avec cette brigade ou avoir pour mission de préserver l’axe logistique Bagdad-Qayyarah notamment des menaces pouvant survenir du désert à l’ouest ou de la poche d’Hawija.

Dans cette zone de l’autoroute n°1, un second échelon est formé par les milices des Unités de mobilisation populaire (Hachd al-Chaabi). Ces UMP sont en réalité, avec l’aide de l’organisation iranienne al-Qods une réunion de plusieurs dizaines de milices, presque toutes chiites, sous un même commandement. On y retrouve en particulier d’anciens adversaires des Américains comme l’armée du Mahdi, devenue « brigades de la paix », le Kataeb Hezbollah ou le corps Badr, bras armé du Conseil suprême islamique irakien, le grand parti chiite. Cet ensemble disparate et sans grand cohésion opérationnelle, où certains groupes sont classés comme terroristes par les Etats-Unis, a été capable de défendre les lieux saints et la province de Diyalah au nord de Bagdad au moment de la grande offensive djihadiste du printemps 2014. Leur entreprise de reconquête de Tikrit, à moins de 200 km de Bagdad, en mars 2015 a cependant témoigné aussi de leur difficulté à mener des manœuvres offensives complexes. Malgré une supériorité numérique considérable, il a fallu faire appel à l’aide américaine et l’intervention de la division d’or pour débloquer la situation après plusieurs semaines de combat. Les UMP se sont signalés pendant et après la bataille par leur exactions auprès de la population sunnite. Depuis ces forces ont été réduites en volume et utilisées plutôt comme force d’appoint mais tout le monde s’inquiète de leur attitude dans les provinces sunnites.

En parallèle de cette armée chiite, le gouvernement Habadi et les Etats-Unis se sont efforcés aussi de s’associer de plus en plus de forces sunnites, souvent des milices tribales. Avec le reflux de l’Etat islamique depuis un an et le passage assez rapide de son image de libérateur à celui d’oppresseur, ce recrutement a obtenu de plus en plus de succès et environ 20 000 hommes combattants sunnites peuvent être alignés contre l’Etat islamique. S’ils ne contribuent guère à la capacité offensive de l’ensemble, ils sont importants car ils constituent, pour l’instant, les forces de présence les mieux acceptées dans les provinces sunnites. Ces deux forces, milices chiites et sunnites, sont présentes entre le Tigre et l’Euphrate en arrière de la brigade blindée-mécanisée. Leur mission est peut-être, dans un premier temps, de tenir l’axe vers Bagdad puis, au moins pour les milices sunnites d’occuper le terrain conquis.

L’ensemble de ces forces est appuyé depuis août 2014 par la coalition menée par les Américains selon une stratégie indirecte de frappes (en appui ou en profondeur) et soutien (formation, équipements, formation, renseignement) des troupes irakiennes. Longtemps limité à des frappes aériennes, la capacité de raids et frappes s’est peu à peu élargie à l’emploi d’avions et même d’hélicoptères d’attaque, de forces spéciales et de pièces d’artillerie. Les Alliés ont suivi strictement le mode opératoire décidé par les Américains malgré ses fortes limitations initiales. L’ensemble de cette coalition permet de réaliser une moyenne de 20 frappes aériennes quotidiennes (dont 15 par les Etats-Unis) et désormais d’appuyer au plus près et de manière souple les troupes terrestres grâce à l’artillerie et aux hélicoptères d’attaque.

La manœuvre d’approche

La manœuvre des Alliés pour prendre Mossoul est très classique, dans son séquençage américain : préparation, attaque, sécurisation, contrôle. Il y manque toutefois, au moins pour l’instant, les leurres habituels (attaque selon un axe inattendu par exemple).

La phase d’attaque se déroule, on l’a dit, selon un modèle en bouclage sur les trois quarts de la zone et avance en piston sur un seul pan du périmètre. Il faut noter que le bouclage n’est pas tout à fait complet dans la mesure où les sorties ouest de la ville sont libres au moins jusqu’à Sinjar. Pour l'instant du moins car un effort semble actuellement être fait au niveau du Tigre sur l'axe Tal Afar-Mossoul.

Il s’agit peut-être dans cette, très relative, faiblesse du dispositif d’une porte ouverte laissé aux rebelles afin de les inciter au repli et affaiblir ainsi la résistance à Mossoul. Lors des sièges menés par les forces américaines en Irak de 2004 à 2008, les opérations de conquête (Falloujah, Mossoul, Ramadi, Tal Afar, etc) étaient effectivement précédées d’un bouclage très poreux, en partie par manque d’effectifs mais aussi certainement pour réduire les forces ennemies à combattre dans un contexte difficile. Les opérations de pression, contre l’armée du Mahdi essentiellement, à Nadjaf en 2004 ou à Sadr City en 2008, étaient au contraire très étanches. L’idée n’y était pas de conquérir le terrain mais d’user suffisamment les forces adverses pour obliger Moqtada al-Sadr, le leader mahdiste, à négocier. A Mossoul, il n’est pas question de négocier, sinon avec les groupes alliés à l’Etat islamique. 

L’attaque aurait pu se dérouler par infiltration (deux à trois jours de marche suffisent pour pénétrer dans la ville) et conquête depuis l’intérieur, d’autant plus qu’avec un maximum de 10 000 hommes, il est difficile à l’EI de totalement surveiller et contrôler une région grande comme deux départements français. C’est ainsi que les rebelles irakiens avaient procédé en novembre 2004 pour prendre d’un coup depuis l’intérieur le contrôle de tous les points clés de Mossoul et l’attaque de Daesh en juin 2014 avaient été précédée d’infiltrations à l’intérieur de la ville. Cela n’est pas cependant dans le style américain qui préfère la manœuvre ouverte mais il est probable qu’il y ait un certain nombre d’agents, introduits ou spontanés locaux, qui coopèrent avec les forces extérieures au moins pour fournir du renseignement et peut-être pour des actions armées.

A la place, on a surtout une attaque par colonnes protégées convergentes sur les grands axes, bénéficiant d’appuis et capables de s’aider mutuellement. Face à cela, il est probable que l’ennemi, qui encore une fois ne peut tout tenir, se contente d’un combat de freinage multipliant les engins explosifs et quelques actions isolées, souvent suicidaires. En arrière de la zone de combat, il tentera d’harceler les lignes de communications notamment à partir d’Hawija et de multiplier les attaques terroristes, à Bagdad en particulier, afin de pousser à détourner une partie des forces du front de Mossoul vers la sécurité intérieure et de faire pression sur le gouvernement. De manière plus ou moins organisée depuis Raqqa ces attaques terroristes peuvent toucher aussi les puissances impliquées dans la bataille, dont la France.

Durant cette phase d’approche, les populations civiles et notamment les réfugiés constituent un enjeu important. Plus la population quitte la zone des combats et plus l’opération militaire de la coalition anti-Daesh s’en trouve facilitée, cette population constituant, avec les infrastructures urbaines, le principal bouclier de l’ennemi face à la puissance de feu. C’est la raison pour laquelle l’organisation s’oppose généralement à ces mouvements de population, qu’il ne peut cependant pas empêcher totalement. Cette population de réfugiés doit être prise en compte, et celle-ci, du ressort des autorités gouvernementales avec l’aide d’organisations internationales, constitue aussi un test politique important. En 2004, la manière déplorable dont les camps de réfugiés de Falloujah avaient été gérés par le gouvernement irakien et son armée, avaient constitué une défaite en parallèle du succès militaire de la reprise de la ville. Il en est sensiblement de même pour la population qui sera mêlée au combat à Mossoul. Des erreurs de frappes aériennes (car contrairement à l’armée du régime d’Assad ou inversement de certains mouvements rebelles syriens, il n’y pas de volonté délibérée de s’en prendre à la population), des exactions menées contre les civils arabes sunnites par des forces engagées pendant ou après les combats, les règlements de compte en parallèle de la bataille, tout cela peut compromettre l’opération militaire et plus encore la gestion politique de la suite de la bataille.

La prise de Mossoul

La bataille la plus difficile sera dans les quartiers même de Mossoul. Pour faire face à ces pénétrations, l’ennemi a probablement investi dans un « réseau de résistance » fait de points d’appui solides aux abords de la ville, puis à l’intérieur de petits postes de mitrailleuses lourdes et de snipers dans les points favorables (face à de grands axes ou des espaces ouverts), certains de ces postes sont protégés. Pour le reste le combat sera probablement décentralisé et mobiles par secteurs de combat, par blocs ou groupes de blocs d’immeubles, combinant l’usage de mines et d’engins explosifs avec le harcèlement de sections d’une vingtaine d’hommes circulant à l’abri des vues aériennes par un réseau souterrain ou à l’intérieur même des bâtiments. Si le ciel est à la coalition, le sol et le sous-sol est aux combattants de Daesh. L’engin explosif est l’instrument premier du freinage mais il est aussi délicat d’emploi pour les rebelles qui évoluent à proximité, sans parler de la population. On privilégie donc les systèmes télécommandés et on dissocie bien les zones piégées des axes de déplacement. Un certain nombre de combattants-suicide à pied ou en véhicules joueront aussi le rôle de missiles de croisière humains.

Pour autant, il est très difficile pour une force de quelques milliers d’hommes d’interdire complètement l’entrée dans une ville d’une circonférence de plus de 60 km. Il est donc probable que la phase de combat aux abords sera relativement brève. Elle se déroulera probablement d’abord au sud-ouest. Les collines qui s’y trouvent constituent un point clé dont la possession, permet de disposer de vues et de capacités de tir intéressantes sur l’adversaire, qu’il s’agisse de la plaine d’approche et de l’autoroute n°1 d’un côté ou de l’aéroport et même d’une grande partie de la ville de l’autre. Elles feront l’objet de combats préalables à l’entrée proprement dite. Puis les forces de la coalition s’empareront des espaces peu denses et de la zone industrielle et de l’aéroport immédiatement au nord de ces collines. Cela formera une solide base à l’entrée de la ville avant d’entamer une progression méthodique pour le contrôle des grands axes et des ponts sur le Tigre. Le deuxième axe de pénétration privilégié est le sud-ouest, relativement facile d’approche mais barré à la limite de la ville par un cours d’eau. On contournera donc probablement les quartiers sud de Hay Sumer et Domeez pour pénétrer par la route 80 et plus au nord par Judyafat. Cela se fera si possible en conjonction avec l’attaque par l’autoroute n°2 venant d’Erbil mais qui aura dû faire face plus tôt à des zones urbaines. On s’efforcera, là-aussi, ensuite de prendre le contrôle des axes de pénétration du nord.

Le ciel et les toits sont d’emblée à la coalition, en particulier ses moyens « persistants » de surveillance et de frappes précis (drones et hélicoptères d’attaque) et les grands axes le seront aussi à terme grâce à la combinaison de véhicules protégés, aux armes à longue portée (armes de bord), d’appui précis (mortiers plutôt pour les toits, artillerie pour les objectifs durs et proches et frappes aériennes pour les cibles les plus protégées et à l’arrière) et d’infanterie. La présence d’une partie de la population, plusieurs dizaines de fois plus importantes en volume que les combattants de l’EI, impose cependant de sévère contraintes à l’emploi des feux. C’est un facteur de ralentissement presque aussi important que la résistance ennemie. Un dispositif de bouclage où là-encore les moyens persistants de surveillance et de frappes sont essentiels, doit permettre de contrôler les tentatives de fuite, en particulier vers Tal Afar.

Après la pénétration et le contrôle des axes de la ville, la troisième phase consistera à nettoyer la ville de tous les engins explosifs et des résistances résiduelles. Cette longue phase occasionne généralement un tiers des pertes et est particulièrement éprouvante. C’est une mission de sapeurs et de fantassins, peu nombreux pour une ville de cette dimension. Il sera sans doute nécessaire de renforcer les forces déjà engagées, et déjà usées par des forces nouvelles, de l’armée régulière irakienne et sans doute surtout par des miliciens. Si les combats se déroulent de la même manière qu’à Falloujah, Ramadi ou Tikrit, on peut estimer que les forces de la coalition perdront entre 6 000 et 10 000 tués ou blessés, pour l’essentiel dans la masse de manœuvre de l’armée régulière irakienne, qui se trouvera alors presque entièrement concentrée dans Mossoul et largement épuisée.

Si la victoire aura été proclamée bien avant, probablement fin novembre, ce n’est qu’avec l’élimination,  sans doute pas définitive, de la présence organisée de l’Etat islamique que la bataille sera vraiment gagnée. Une autre commencera alors, celle du retour à une vie normale dans la ville et dans la région. Elle sera au moins aussi complexe à mener.